French poem
Pour les yeux de
by Tristan L’Hermite (1601–1655)
VOVS qui m’auez l’Ame rauie, Et par qui ie n’ay plus de vie Que pour ressentir mes douleurs : Beaux Chef-d’œuures de la Nature, Beaux yeux, lisez mon aduanture Que ie vous escry de mes pleurs.
Vous direz que i’ay trop d’audace D’oser vous conter ma disgrace, Et c’est trop oser en effet : Mais, doux Auteurs de mon martire, Qu’il me soit permis de vous dire L’outrage que vous m’auez fait.
Depuis que vostre viue flame Charma si doucement mon Ame À l’obiect de vos chers apas ; Ie vy sous vne loy si dure Que les moindres maux que i’endure Sont pires que mille trespas.
Depuis ma peine est immortelle ; Vostre beauté tient en querelle Mes paßions & ma raison : Tout m’irrite, rien ne me flate, Et comme vn nouueau Mytridate Ie ne vy plus que de poison.
Mais quel bien peut flater mes peines Dans les cruautez inhumaines Où vous me faites consommer ; Puisque mille rigueurs extrémes Deffendent à mes pensers mesmes, La liberté de vous aimer ?
Dans le desir qui me possede, Que n’estes vous comme Andromede Exposez sur quelque Rocher ; L’ardeur dont i’ay l’ame occupée À la faueur de mon espée Vous yroit bien tost destacher !
Ô que dans la melancholie De mon agreable folie Ie souspire de fois le iour ! Et qu’en ces fureurs insensées I’entretiens souuent mes pensées Des images de mon amour.
Mais beaux yeux, c’est tousiours en crainte, Car dans cette estroite contrainte Où tant de respects m’ont soubmis, La pitié de voir mes alarmes Pouroit mesme obtenir des larmes De mes plus mortels ennemis.
Si par fois rompant le silence Ie donne air à la violence Du beau feu qui me fait mourir, Ne m’en faites point de reproches, Beaux yeux, ce n’est rien qu’à des roches À qui i’en oze discourir.
Quelques dezerts inhabitables Doux promenoirs des miserables Que l’horreur esloigne de tous : Quelque bois, ou quelque riuage Peuuent seuls rendre tesmoignage Des plaintes que ie fais de vous.
C’est là que triste & solitaire Quelquefois i’ay peine à me taire Preßé de trop d’affliction : Encore mes pensers redoutent Que les Zephires qui m’escoutent Ne divulguent ma paßion.
Ainsi l’ame dolente & triste Acaste aux beaux yeux de Cariste De ces maux contoit la moitié. Et lors, comme touchez de charmes, Ses beaux yeux respandoient des larmes, Soit d’amour, ou soit de pitié.