French poem
Plainte à la belle banquière
by Tristan L’Hermite (1601–1655)
PHILIS, vous auez eu tort D’auoir rebuté si fort Mes vœux & mes sacrifices ; Vous aurez des entretiens, Et receurez des seruices Qui ne vaudront pas les miens.
Ie deuois sans vous aimer, Vous voir ainsi qu’vne Mer Fatale à beaucoup de Barques ; Et d’vn iugement plus meur Obseruer toutes les marques Du reflux de vostre humeur.
I’aurois preueu le danger Que l’on trouue à s’engager Auec vn esprit volage, Et cogneu facilement Les signes de mon naufrage, Auant mon embarquement.
Mais soudain que ie vous vy Mon cœur se sentit rauy ; Cette ardeur fut trop soudaine : Vostre derniere action Me fait bien porter la peine De ceste indiscretion.
Mon humeur a des apas Qui ne vous déplûrent pas Dés la premiere visite : Mais vn fatal entretien En vous loüant mon merite, Vous aprit mon peu de bien.
Ce mot glaça vos esprits ; C’est de là que vos mespris Ont leur veritable source : Außi vous trompiez vous fort Si vous croyez que ma bource Fust la bource de Mommort.
Ô sentiment criminel ! Bien qu’vn pouuoir paternel Vous oblige de le prendre. Quoy, cét auare auiourd’huy N’acceptera pas vn gendre S’il n’est riche comme luy ?
Peut-il tenir precieux Vn metal pernicieux Qui maintient par tout la guerre ; Et cherir si tendrement De lourdes pieces de terre Qui n’ont point de sentiment ?
Pour augmenter ses tresors Il perd son ame & son corps, Se consumant de tristesses. Vn homme de iugement Peut auec moins de richesses, Viure plus heureusement.
Encore qu’à bien compter Ie ne puisse me vanter Que de mille francs de rente : Ie me treuue plus content Qu’vn Auare qui se vante De plus de vingt fois autant.
Mes desirs sont limitez, Ie n’ay point les vanitez D’aler ny suiuy, ni braue : Nul soin ne me va chargeant, Et ie ne me rends esclaue Des hommes, ny de l’argent.
Abhorrant l’émotion Et la sale passion Des Ames interessées, Ie laisse courir mes sens Et promener mes pensées Sur des obiets innocens.
Le bien de sentir des fleurs De qui l’ame & les couleurs Charment mes esprits malades ; Et l’eau qui d’vn haut rocher Se va jettant par cascades Sont mon tresor le plus cher.
Le doux concert des oyseaux, Le mouuant christal des eaux, Vn bois, des prez agreables ; Echo qui se plaint d’Amour, Sont des matieres capables De m’arrester tout vn iour.
C’est en voyant ces obiets, Que sur de dignes sujets Ie vay résvant à mon aise ; Et que mes soins diligens Cherchent vn vers qui me plaise, Et plaise aux honnestes gens.
Mais vous ne m’escoutez pas, Ces discours sont sans apas S’ils ne suiuent d’autres offres : Ils seroient considerez Si i’auois tout plein mes coffres Des Dieux que vous adorez.