Versos French Albert Glatigny Qu’est-il devenu ?

French poem

Qu’est-il devenu ?

by (1839–1873)

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« Nuages qui passez, répondez-nous ! réponds, Ô pêcheur à la ligne installé sous les ponts ! Fleuve, réponds ! Réponds, bois ! Réponds aussi, pierre, Qu’est devenu Sipière ?

Nous avons, comme en juin, comme en octobre, été Sublimes, assommant les gens avec gaîté, Cassant les bras, cassant les têtes, pleins de zèle, Sans craindre de salir nos gants de filoselle.

Hélas ! où donc est-il celui qui décuplait Notre ardeur au travail ? Répondez, s’il vous plaît, Ô prélats assemblés, trône où s’est assis Pierre, Qu’est devenu Sipière ?

Nous avons arrêté des écrivains, des scieurs De long, des menuisiers en chambre, un tas de sieurs, Dont le dénombrement fatiguerait Homère, De la Fillette jusqu’en ton sein, rue Aumaire !

Mais notre Manteau Bleu nous manque. Avons-nous eu Moins de flair ? Le complot lui sembla mal cousu Sans doute. Du Miral, ouvre-nous ta soupière Pour y chercher Sipière.

Nous sommes les sergents de ville, les agents De la force, aux regards froids et décourageants. Impartiaux, la Loi, pour nous c’est la consigne ; Le Code : être carrés dans les rapports qu’on signe !

Et nous avons été carrés, plus que Michel. Les deux interrogés dans les tubes d’Herschell Ne nous découvrent rien. Mais dans quelle taupière Se cache donc Sipière ?

Nous laissons opérer doucement les filous, Ceux que Dieu fit renards comme ceux qu’il fit loups ; Car il faut débrouiller tous les fils qu’on pelote Pour enlacer Paris dans l’ombre où l’on complote.

Il ne nous a pas vus à l’œuvre cette fois ! Le faudra-t-il filer ? Où donc est-il ? à Foix, À Nice, à Carpentras, à Vesoul, à Dampierre ? Où donc trouver Sipière ?

Nous avons bien agi cependant. L’ouvrier Se souviendra longtemps du second février, Car nous avons donné si fort à la Chapelle Que notre noir bicorne, ainsi qu’un vieux chat, pèle.

Nous sommes le barrage, après la crue ôté, Qui préserva Paris des flots. Ô cruauté Du Destin qui nous taille une telle croupière ! Pourquoi celer Sipière ?

Oh ! les dix mille francs d’antan ! Vingt sous à l’un, Cent sous à l’autre, assez pour aller à Melun Manger une friture à l’ombre un clair dimanche Et reposer nos bras qu’un dur labeur démanche.

Reviens pour nous donner du courage à la main, Toi y notre guide aimé, notre étoile, où demain Planera sur ton front l’ombre de Robespierre ! Chasse-la, bon Sipière !

A-t-il fait pacte avec les fils de Madian ? Est-il républicain ? serait-il fenian ? Non ! c’est à peine si l’allumette amorphe ose Même en rêve éclairer cette métamorphose !

Dans les bouchons où l’on donne du thé sans thé Nous buvions si gaîment jadis à ta santé ! Sont-ce les cuirassiers, ces traîneurs de rapière, Qui t’ont séduit, Sipière ?

Reviens, nous avons soif, arroser notre bec, Mais quoi ! c’est comme si nous jouions du rebec ; Rien ne vient ; nous séchons sous nos rudes écorces… Ô du Chaillu ! l’Afrique est dans nos gosiers corses !

Écus, même du pape, écus que l’on troquait En chœur sur le comptoir d’étain du mastroquet, Tout en faisant de l’œil à la brune tripière, Où vous garde Sipière ?

Ainsi donc tout s’en va : religion, pudeur ; Sipière, qui l’eût dit, trompe notre candeur. Que veut-on maintenant, terre et cieux, que l’on fasse ? Grande ombre de Javert, oh ! voile-toi la face ! »

Tel chantait sur un banc un agent enrhumé, Mais rien n’attendrissait, ni son nez enflammé, Ni son œil ému, ni les pleurs de sa paupière, L’insensible Sipière !

Brionne, mars 1870.