French poem
L’ouverture du Salon
by Albert Mérat (1840–1909)
C’est aujourd’hui spectacle et c’est une première ! Seulement ce n’est pas le soir, ni la lumière Du gaz qui fait valoir la scène et le décor, Mais le soleil de Mai charmant et pâle encor. Les grands salons sont peints de nymphes peu vêtues, Les massifs du jardin blanchissent de statues, Et rien n’est plus joli que toutes ces couleurs, Ces groupes sur les murs, ces gestes dans les fleurs, Ces tons clairs et précis ou ces notes voilées Dans un vasgue lointain de salles et d’allées. Devant un bon tableau dont on connaît l’auteur La foule est immobile, ou passe avec lenteur ; C’est comme dans le monde une fête choisie Mais où l’on est vêtu selon sa fantaisie, Sans la mise uniforme et le triste habit noir. Les femmes qui s’en vont souriantes, sans voir, Marquant un nom d’un trait délicat ou facile, Portent tout simplement la toilette de ville : Cette toilette fraîche et frêle que l’été Fait encore plus belle en sa légèreté, Si savante, malgré sa façon ingénue, Que le velours tenant sur une épaule nue À peine, en un hasard de chute qu’on attend, N’a rien de moins sévère ou de plus irritant. L’étoffe modelée à la courbe des hanches Est une trahison sous les dentelles blanches ; Les chapeaux sont des fleurs et même des oiseaux, Et ces pièges d’amour prennent à leurs réseaux Les rêveurs éblouis, qui, toute une journée, Vivent d’une figure exquise ou chiffonnée.
Lorsque l’on sort, lassé d’avoir vu sur les murs Des villages, des ciels étincelants et purs, De blanches nudités sincères ou menteuses, On suit, sans y penser, les blondes visiteuses, Les robes que les pas rhythment comme un essor, Les belles nuques d’ambre où court un frisson d’or ; Et quand, les yeux éteints et les jambes brisées, On revoit le printemps dans les Champs-Élysées, Tout ce monde factice et vide disparaît. Les grands maronniers sont comme un peu de forêt ; Le vrai soleil rayonne et peint avec des flammes Un caprice nouveau de toilettes de femmes.