Versos French André Van Hasselt Histoire de deux épis

French poem

Histoire de deux épis

by (1806–1874)

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PREMIER ÉPISODE.

Au milieu d’un champ de froment Un jour deux épis côte à côte Se trouvaient, l’un la tête haute, L’autre penché modestement.

— « Hé ! fit l’un d’une voix pincée, « Mon cher confrère, dites-moi, « Pourquoi toujours ainsi, pourquoi « Tenez-vous la tête baissée ?

« Ô modestie, orgueil des sots ! « Voyez comme j’ai belle mine. « Sur tous les épis je domine « Ainsi qu’un roi sur ses vassaux.

« Ce champ si vaste est mon empire. « L’été me verse ses chaleurs, « Et la brise à toutes les fleurs « Prend les doux parfums que j’aspire.

« Tandis que, le front dans les cieux, « Je me prélasse dans ma prose, « Comme vous avez l’air morose, « Épi rêveur et soucieux ! »

— « Oh ! cela se comprend, » dit l’autre Peut-être un peu grossièrement. « Ma tête est pleine de froment, « Et pas un seul grain dans la vôtre. »

Il faut une moralité À toute fable, dit un sage. Or je me conforme à l’usage, Et je déduis ma vérité.

Si vous ne l’avez pressentie, Touchez-la du doigt et de l’œil : L’ignorance donne l’orgueil ; La science, la modestie.

DEUXIÈME ÉPISODE.

Quel bruit de fête dans la plaine ! Partout résonne une chanson. Car c’est le jour de la moisson, Et toute grange sera pleine.

Voyez, sous les coups redoublés De la faux qui tourne et travaille Comme sur un champ de bataille Tomber les escadrons des blés.

Oh ! quelles javelles superbes ! Dieu nous prodigue un vrai trésor. Seigle et froment aux graines d’or, Quels beaux bouquets nous font vos gerbes !

Or, comme la faux va toujours Frappant dans la récolte mûre, L’un de nos deux épis murmure : — « Hélas ! c’est fait de nos beaux jours.

« À quoi donc nous sert-il, mon frère, « D’avoir vu le printemps fleurir, « Puisqu’il nous faut l’été mourir ? « Car voici l’heure funéraire. »

— « Pour y songer en ce moment « Il est bien tard, lui répond l’autre. « À chacun sa tâche, et la nôtre « C’est de produire du froment. »

Il dit, et l’acier étincelle, Et voilà nos épis fauchés Et tous deux sur le sol couchés Au beau milieu d’une javelle.

Comme on engrange la moisson, Vient le maître qui la visite. — « Hors d’ici l’épi parasite ! » Puis il l’expulse sans façon.

Cet apologue nous l’enseigne, L’homme utile est seul respecté. L’homme inutile est rejeté ; C’est l’épi vide qu’on dédaigne.