French poem
Pour les Fortifs
by Aristide Bruant (1851–1925)
M’sieu l’ Président d’la république, Excusez-moi, si j’ vous écris, Mais, voilà, faut qu’on vous explique À caus’ des fortifs ed’ Paris… Qu’on dit qu’on va les fout’ par terre… C’est pas drôl’ pour le populo, Et j’ comprends pas que l’ministère S’ay’ fourré ça dans l’ciboulo…
Au nom des chemineux d’la ville, Coureurs de ru’s, batteurs d’antifs, Qui sont des centain’ et des mille… Faut pas démolir les fortifs !
Les fortifs !… Mais c’est la ballade Des Pantinois, où chaqu’ lundi Les ouvriers, en rigolade, Vont respirer l’air ed’ Bondy En admirant la bell’ nature… Et s’allonger sur le gazon, Sous la fumé’ des trains d’ceinture Qui leur obscurcit l’horizon…
Au nom des chemineux d’la ville, Coureurs de ru’s, batteurs d’antifs, Qui sont des centain’ et des mille… Faut pas démolir les fortifs ! Les fortifs !… C’est la joi’ des mômes, Des malheureux p’tits purotains Qui peuv’nt pas courir dans les chaumes, Parc’ qu’i’s sont des enfants d’putains ; Parc’ que jamais leur moman gagne Assez pour payer les ch’mins d’fer, Et qu’i’s n’vont pas à la campagne Mettr’ leur petit cul au grand air…
Au nom des chemineux d’la ville, Coureurs de ru’s, batteurs d’antifs, Qui sont des centain’ et des mille… Faut pas démolir les fortifs ! Les fortifs !… C’est aussi l’asile Des vaincus, des aînés, des vieux Qui, n’ayant mêm’ pus d’domicile, Vienn’nt se coucher… là, sous les cieux… Et, souvent, dans les nuits sereines, Su’ l’talus, qui leur sert de pieu, I’s rêv’nt que c’est la fin d’leurs peines Et qu’i’s sont partis chez l’bon Dieu…
Au nom des chemineux d’la ville, Coureurs de ru’s, batteurs d’antifs, Qui sont des centain’ et des mille… Faut pas démolir les fortifs !