French poem
Xxii
by de Meun Jean
Comment de Dieu Raison aimée, Tôt de sa tour est dévalée, Qui l'Amant châtie et reprend, Car fol amour il entreprend.
En ce point j'ai fait longue route Tant qu'enfin m'aperçut sans doute La dame du haut de sa tour Qui fait bonne garde à l'entour; Raison est la dame apelée. Elle est de sa tour dévalée, Et je la vis venir à moi, Ni jeune, ni vieille, ma foi, Et ni trop haute, ni trop basse, Et ni trop maigre, ni trop grasse. Les yeux qui en son chef étaient A deux étoiles ressemblaient; Ceignait son chef une couronne, Bien ressemblait haute personne. A son semblant, ses traits exquis, On sentait que du paradis Elle vint, car jamais Nature Ne tailla telle créature.
* * * Sachiés, se la lettre ne ment, Que Diex la fist noméement A sa semblance et à s'ymage, Et li donna tel avantage, Qu'el a pooir et seignorie De garder homme de folie, Por qu'il soit tex que il la croie. Ainsinc cum ge me démentoie, Atant es-vous Raison commence.
Raison parle à l'Amant.
Biaus amis, folie et enfance T'ont mis en poine et en esmai: Mar véis le bel tens de mai Qui fist ton cuer trop esgaier; Maralas onques umbroier Où vergier dont Oiseuse porte La clef dont el t'ovrit la porte. Fox est qui s'acointe d'Oiseuse, S'acointance est trop périlleuse: El t'a traï et décéu, Amors ne t'éust pas néu S'Oiseuse ne t'éust conduit Où biau vergier où est Déduit. Se tu as folement ovré, Or fai tant qu'il soit rescovré, Et garde bien que tu ne croies Le conseil par quoi tu foloies. Bel foloie qui se chastie; Et quant jones hons fait folie, L'en ne s'en doit pas merveillier. Or te voil dire et conseillier Que l'amors metes en obli, Dont ge te voi si afoibli,
Sachez, si la lettre ne ment, Que Dieu la fit assurément A sa semblance et son image, Et lui donna tel avantage Qu'elle peut les hommes guérir De folie ou les garantir, S'ils veulent ses conseils entendre. Me voyant tant de pleurs répandre, Lors ainsi Raison commença:
Raison parle à l'Amant.
Bel ami, ce qui te causa Tant de mal, c'est folle jeunesse Et du beau temps de mai l'ivresse Qui ton coeur fit trop égayer. Mal te prit d'aller ombroyer Au verger dont Oyseuse porte La clef dont elle ouvrit la porte. Oui, c'est elle qui t'a trahi; Sans elle Amour ne t'eût pas nui. Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse, Accointance trop périlleuse! Pour ton mal elle t'a conduit Au verger qu'habite Déduit. Puisque tu connais ta folie, Il faut la réparer. Oublie D'abord et hâte-toi de fuir Le conseil qui t'a fait faillir. Belle erreur est qui se pallie, Et si jeune homme fait folie, L'on ne doit point s'émerveiller. Or donc je te vais conseiller. Éteins cette amoureuse envie, Cause de la chétive vie
* * * Et si conquis et tormenté. Je ne voi mie ta santé, Ne ta garison autrement; Car moult te bée durement Dangier le fel à guerroier. Tu ne l'as mie à essaier: Et de Dangier noient ne monte Envers que de ma fille Honte, Qui les Rosiers deffent et garde, Cum cele qui n'est pas musarde; Si en dois avoir grand paor, Car à ton oés n'i vois pior. Avec ces deux est Male-Bouche Qui ne sueffre que nus i touche; Anciez que la chose soit faite, L'a-il jà en cent leus retraite. Moult as à faire à dure gent, Or garde liquiex est plus gent, Ou du lessier, ou du porsivre Ce qui te fait à dolor vivre. C'est li maus qui Amors a non, Où il n'a se folie non; Folie! se m'aïst Diex, voire. Homs qui aime ne puet bien faire, N'a nul preu de ce mont entendre, S'il est clers, il pert son aprendre; Et se il fait autre mestier, Il n'en puet guères esploitier. Ensorquetout il a plus poine Que n'ont hermite, ne blanc moine. La poine en est desmésurée, Et la joie a corte durée. Qui joie en a, petit li dure, Et de l'avoir est aventure;
Dont je te vois si tourmenté. Je n'entrevois pour toi santé Ni guérison par autre voie, Car Danger se fait moult grand' joie, Le félon, de te guerroyer. Ne va pas à lui t'essayer. Encor Danger pour rien ne compte A côté de ma fille Honte, Qui les Rosiers garde et défend D'un oeil actif et vigilant. C'est elle surtout qu'il faut craindre Pour ton fatal désir contraindre. Et Malebouche les soutient; Malheur à qui les toucher vient! Devant que soit faite la chose, Déjà par cent lieux il en glose. Moult as à faire à dure gent; Or vois lequel est plus urgent Ou de laisser, ou de poursuivre Ce qui te fait à douleur vivre. De ce mal Amour est le nom, Plutôt folie, et pourquoi non? Folie, oui, pour Dieu! je préfère, Car amoureux ne sait bien faire, Nul profit n'en saurait avoir; S'il est clerc, il perd son savoir, Et s'il suit une autre carrière, Il ne saurait l'exploiter guère, Et de peines cent fois autant Souffre qu'hermite ou moine blanc. La peine en est démesurée, Le plaisir de courte durée, Et pour ce bonheur d'un instant Qui leur échappe bien souvent,
* * * Car ge voi que maint s'en travaillent, Qui en la fin du tout i faillent. Onques mon conseil n'atendis, Quant au Diex d'Amors te rendis: Le cuer que tu as trop volage Te fist entrer en tel folage. La folie fu tost emprise, Mès à l'issir a grant mestrise. Or met l'amor en nonchaloir, Qui te fait vivre et non valoir: Car la folie adès engraigne, Qui ne fait tant qu'ele remaigne. Pren durement as dens le frain, Et donte ton cuer et refrain. Tu dois metre force et deffense Encontre ce que tes cuers pense: Qui toutes hores son cuer croit, Ne puet estre qu'il ne foloit.
* * *