French poem
I (C’est la nuit, une nuit sans…)
by Ernest Dupuy (1849–1918)
C’est la nuit, une nuit sans lune, sans étoiles. Un souffle d’ouragan passe, arrache les voiles, Et l’œil voit, reliant le zénith au nadir, Une apparition sinistre resplendir. C’est le groupe Fatal, les filles éternelles De la Nécessité, les Parques aux prunelles Glauques, mornes, sans fond, comme ces lacs glacés Sous un sourcil de pierre au front des monts placés Leurs grands corps, mesurant les bornes de l’espace, Dressent leur nudité virginale, qui passe L’ineffable blancheur des neiges que le vent Par coups d’aile rythmés trie en les soulevant. Quelle image idéale empruntée à la terre Peut rendre cet éclat pâle et plein de mystère, Fait à la fois d’horreur et de sérénité Dont brille vaguement l’auguste Trinité ? À leur forme impeccable on dirait trois statues ; À leur candeur étrange on les croirait vêtues Du reflet sidéral que versent les cieux froids Sur la mer ténébreuse aux plis semés d’effrois. L’une d’elles, Clotho, les reins cambrés, supporte Dans ses bras ramenés sur sa poitrine forte Le fardeau de toison qui sort incessamment D’une urne formidable au fond du firmament. Cette profusion de laine immaculée Dont la mystérieuse et muette coulée Tombe éternellement dans ses puissantes mains, C’est la somme de vie accordée aux humains. Le flot glisse en flocons larges comme des nues ; Il s’arrête et se brise en ondes plus menues Sur l’écueil colossal, marmoréen, vivant, Des doigts de Lachésis, pour sombrer plus avant ; Pour sombrer plus avant, comme une pluie étrange, Rayons disséminés d’un soleil qui s’effrange, Innombrables ainsi qu’à certains soirs d’été Les éphémères blancs rayant l’obscurité. Or chacun de ces fils de lumière est une âme. Soudain dans l’infini siffle un cercle de flamme : La faux de diamant d’Atropos a passé, Et d’un geste homicide un siècle est effacé.