French poem
Ii
by Ernest Dupuy (1849–1918)
Un lien assez étroit relie ce livre épique des Quatre Vents de l'esprit à l'ouvrage posthume qui a pour titre La Fin de Satan. C'est encore la Révolution qui devait occuper la place d'honneur dans ce vaste poème: on en peut juger par les titres: Les Squelettes, Camille et Lucile, La Prise de la Bastille, qui nous disent assez clairement le dessein du poète dans ce chant tout moderne de la prison resté malheureusement à l'état de projet.
La Prison est avec le Gibet et le Glaive, le legs terrible de Caïn:
Lorsque Caïn, l'aïeul des noires créatures, Eut terrassé son frère, Abel au front serein, Il le frappa d'abord avec un clou d'airain, Puis avec un bâton, puis avec une pierre; Puis il cacha ses trois complices sous la terre Où ma main qui s'ouvrait dans l'ombre les a pris. Je les ai.
Ainsi parle Isis, fils de l'Esprit du mal, que la Bible a flétri du nom de Satan.
Et comme s'il parlait à quelqu'un sous l'abîme: --O père, j'ai sauvé les trois germes du crime! Sous la terre profonde un bruit sourd répondit. Il reprit:--Clou d'airain qui servis au bandit, Tu t'appelleras Glaive et tu seras la guerre; Toi, bois hideux, ton nom sera Gibet; toi, pierre, Vis, creuse-toi, grandis, monte sur l'horizon, Et le pâle avenir te nommera Prison.
L'Esprit du mal, qui hait le Créateur divin, ne peut le frapper que dans la création; il s'acharne donc après elle.
Je défigurerai la face universelle,
s'écrie Lucifer, du fond de l'abîme sombre où Dieu le retient enchaîné.
Mais du débris de ses ailes consumées une plume blanche, une plume animée s'est détachée, et est restée sur le seuil de l'abîme; un rayon de l'oeil divin, qui crée le monde, s'est arrêté sur elle, et ce débris est devenu un être, un ange éblouissant, la Liberté. C'est la Liberté qui descendra dans le gouffre des ténèbres, écartera Isis, arrivera jusqu'aux pieds de Satan, fondra sa haine et son orgueil à la chaleur d'une incantation suppliante et divinement tendre, et lui arrachera le cri de clémence qui doit délivrer l'Humanité.
«Permets que, grâce à moi, dans l'azur baptismal Le monde rentre, afin que l'éden reparaisse! Hélas! sens-tu mon coeur tremblant qui te caresse? M'entends-tu sangloter dans ton cachot? Consens, Que je sauve les bons, les purs, les innocents; Laisse s'envoler l'âme et finir la souffrance. Dieu me fit Liberté; toi, fais-moi Délivrance!
«Oh! ne me défends pas de jeter, dans les cieux Et les enfers, le cri de l'amour factieux; Laisse-moi prodiguer à la terrestre sphère L'air vaste, le ciel bleu, l'espoir sans borne, et faire Sortir du front de l'homme un rayon d'infini. Laisse-moi sauver tout, moi, ton côté béni! Consens! Oh! moi qui viens de toi, permets que j'aille Chez ces vivants, afin d'achever la bataille Entre leur ignorance, hélas! et leur raison, Pour mettre une rougeur sacrée à l'horizon, Pour que l'affreux passé dans les ténèbres roule, Pour que la terre tremble et que la prison croule, Pour que l'éruption se fasse, et pour qu'enfin L'homme voie, au-dessus des douleurs, de la faim, De la guerre, des rois, des dieux, de la démence, Le volcan de la joie enfler sa lave immense!»
Tandis que cette vierge adorable parlait, Pareille au sein versant goutte à goutte le lait A l'enfant nouveau-né qui dort, la bouche ouverte, Satan, toujours flottant comme une herbe en l'eau verte, Remuait dans le gouffre, et semblait par moment A travers son sommeil frémir éperdûment; Ainsi qu'en un brouillard l'aube éclôt, puis s'efface, Le démon s'éclairait, puis pâlissait; sa face Etait comme le champ d'un combat ténébreux; Le bien, le mal, luttaient sur son visage entre eux Avec tous les reflux de deux sombres armées; Ses lèvres se crispaient, sinistrement fermées; Ses poings s'entre-heurtaient, monstrueux et noircis; Il n'ouvrait pas les yeux, mais sous ses noirs sourcils On voyait les lueurs de cette âme inconnue; Tel le tonnerre fait des pourpres sur la nue. L'ange le regardait les mains jointes. Enfin Une clarté, qu'eût pu jeter un séraphin, Sortit de ce grand front tout brûlé par les fièvres. Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lèvres S'écartèrent, un souffle orageux souleva Son flanc terrible; et l'ange entendit ce mot: --Va!
On devine quelle est la mission de l'ange: il va briser les portes de la prison symbolique; la Bastille rend au jour ses squelettes et ses captifs; l'aurore de la liberté éclaire les amours de Camille et de Lucile; à l'affranchissement de l'homme sur la terre succède l'affranchissement de Lucifer, le pardon de Satan.
Dans cette analyse rapide du poème, une partie superbe a disparu, c'est la vie et la mort de Jésus. Sous ce titre le Gibet, Hugo a réuni les souvenirs les plus puissants du drame évangélique, et on ne trouverait nulle part dans l'oeuvre du poète des pages supérieures à la merveilleuse imitation du Cantique des Cantiques, au triomphe du jour des Rameaux, à la Cène, à la Passion.
Ceux qui ont cru que la vieillesse de Hugo avait entraîné une décadence de son génie poétique, n'ont qu'à lire cette merveilleuse ébauche de la Fin de Satan.
Il faut donc modifier la formule que le poète anglais Swinburne applique à la dernière Légende des siècles, où il croyait voir comme le testament poétique de Victor Hugo: «Une fois de plus, le monde a reçu un présent, le dernier cette fois, de la main toujours vivante du plus grand homme qui ait paru depuis Shakespeare.» Cette main n'a pas encore donné tous ses trésors; Hugo n'est pas entré dans le repos définitif, en entrant dans cette gloire, qui, nous le voyons déjà, ne peut pas subir d'éclipse durable, et sûrement ne s'éteindra plus.