Versos French François Bérenger de La Tour d'Albenas A B. de Rochecolombe, Gentilhomme

French poem

A B. de Rochecolombe, Gentilhomme

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Naseïde, restituée en son entier,

A Alcofibras indien, Roy de Nasée.

Pour vous louer si la plume je prens, Roy des grands nez, Roy des nez les plus grands De Naserie, à ce faire m'invite Le vostre, auquel tout le peuple court viste Pour l'admirer, comme rare spectacle, Si qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: Tant il est grand, que des Archers le pire Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire: Et s'il trouvoit au monde son pareil Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.

Ceux là qui ont donné louange aux nez, Et doctement nous les ont blasonnez, Ne cuident point que je leur veuille oster Aucun bruit leur, pour au mien l'adjouster: En grave stille ilz [nous] ont exposée La dignité de la tourbe Nasée, Ou les moyens leur ont estez ouverts, Autant qu'au monde y ha de nez divers.

En grave stille ont loué les Naseaux, Le trait, le teinct, de ces nez damoyseaux, Sus qui on void mille beautez escloses, Proprement faicts pour odorer les roses. Mais je veux prendr' autre subjet plus digne Dont vous portez au visage le signe Roy bien nasé, et pour mieux le toucher Je veux ma muse en tel poinct emboucher, Que ses propos hautement entonez Soyent à l'egal du Colosse des nez, Lequel pour estr' excellent dessus tous Les nez qui sont, & seront, fait que vous Estes le Roy, & tant plus grand se void Tant plus grand Roy aussi dir' on vous doit.

Dire on vous doit grand Roy, aussi vous l'estes Roy sur autant que se trouvent de testes A croc, et dont la grandeur Cesarée Va per à per avec la Nasarée: Mais qui pourroit en ce monde regner S'il n'ha le nez qu'on ne puisse empoigner Comme le vostre? ô Nasifique sire. Perse jadis apres la mort de Cyre, Autre en son lieu recevoir ne voulut, Qu'il ne l'eust grand, et vouloit qu'ainsi l'eust Non seulement pour le loz immortel De leur bon Roy Cyrus, qui l'avoit tel, Mais pourautant que l'autorité toute Resid' au nez: ainsi il n'y ha doute Que tant plus grand est le nez, plus est grande La majesté sur la Nasalle bande. Seroit ce bon que ces nasateux là Eussent pouvoir sur les grands? Ah cela Viendra plus tard que lon ne verra estre Le chat du chien, et le rat du chat mestre.

Or ha la Perse honoré les grands nez, Tant qu'elle vint à Nabucodenez. Et vint à luy, Car comme à son nom touche Ensembl' avoit et grand nez, et grand' bouche: Mais de la bouch' à present je ne traicte. A propoz donq des grands nez je m'appreste A vous narrer un secret difficil, Pourquoy mandé fut Ovid' en exil, C'est pourautant que son grand nez faisoit Trembler Auguste, et pour cela n'osoit Laisser les murs de la vill', ayant doute, Que par son nez il ne l'occupast toute. Mais l'envoya aux neiges de Scytie, Pour en secher de froid une partie, Et le secher si bien qu'à son retour A l'Empereur ne feist ce mauvais tour.

Pourquoy mect on au chef imperial L'Aigle si n'est qu'ell' ha un nez royal, Qui des oyseaux fait qu'on la nomme royne? Et l'elephant, sans le grand nez qu'il trayne Des animaux, si grand roy ne seroit: Le griphe aussi craindre ne se feroit. Ne void on point le rinocerot comme Par son grand nez est craint? Or donques l'homme Tant plus l'ha grand, et son nez plus loing tire, Tant plus grand Roy certes il se peut dire.

Qui ha grand nez, ha de parens aux cieux. Cuidez vous point que le guerrier des Dieux Ne l'aye tel, et entre nous Aeolle Quand d'Aquillon vers les Austres il volle, Que sans avoir un grand nez il desserre Ses roides vents? vous faschez vous sur terre Descendez viste aux Enfers, et verrez Comme Pluton est nasé, là orrez Comme celuy s'expose à grand hasard, Qui n'obeit à ce Prince nasard. Pour faire brief, un nez tres navifique, Ha majesté royale et magnifique. Au nez aussi, et non ailleurs ha place L'honneur de l'homme, et sans luy n'ha point grace. Tirer le nez à quelqu'un c'est outrage. Donner au nez c'est esmouvoir la rage, Le d'eschirer, l'escacher, ou le tordre Par ce moyen on vient à l'honneur mordre: Et au contraire un ardeur on presume, Lors que d'un homme on dit le nez luy fume, Il ha la mouche au nez, c'est lors à dire Qu'il est esmeu de grand colere et ire: Et quand au nez on ne luy peut toucher, Il monstre bien qu'il ha son honneur cher Voylà pourquoy Siracuse est prisée Car elle mect dessus la part Nasée Estuys de fer pour deffence aux batailles, Là ou la France arme ses mains d'escailles. Et ne cuidez qu'elle ainsi l'enveloupe, Fors seulement de poeur qu'on le luy coupe, Et comme au Grec vienne à son nez, ou pire Perdant lequel, il perdit son Empire. Qui ha le nez contrefaict et bossé, Trop, ou trop peu, ou poinctu, ou moussé, Et comme un as de treffles se renfroingne, Des lieux publicz meu de honte il s'esloigne, Pour eviter les pernicieux blasmes Qu'on luy impose, & mesmement les femmes: Car elles ont ferme foy que ce lieu Est relatif de cest antique Dieu, Avec lequel le Cinic plantoit l'homme, Seul adoré aux verdz jardins, et comme On dit le pere ayant esgard aux filz. Qui ha le nez gros, grand et bien assis, Celuy on peut sans injure vanter D'avoir un gros et grand pieu à planter, Ce dont la femme à l'amour usitée, Par le grand nez est tousjours incitée A remarquer et veoir en quelle sorte Pourra jouïr de celuy qui le porte, Vostre grandeur, sire, doit scavoir gré A son grand nez: car ce royal degré Humiliant ceux qui vous sont rebelles, Attire à soy l'amitié des plus belles. Certes du nez, comme nez, on pourroit Dire beaucoup de choses qui voudroit, Qu'il donne voye aux humeurs du cerveau, Et au poulmon ministre l'aer nouveau, Juge l'odeur, tesmoigne le courroux Quand ronfle, & fronce, ou qu'il espreint ses troux, Et si orné il est de toute grace Dont m'esbahy pourquoy l'antique race Le congnoissant si beau, et si mignon Ne l'ha faict Dieu comme son compagnon. Or est cecy à tous les nez commun, Et pourautant que je n'escris qu'à un Grand, le plus grand du monde, je delaisse Ces nasequins dont y ha si grand presse.

A vostre loz j'ay dict qu'avez l'Empire C'est tout aussi que de vous je puis dire, Mais pour oster le moyen à certains, Qui pour un nez qu'ilz ont sont si hautains, Que tout ainsi qu'il est grand, grans s'estiment, Et la grandeur du vostre desestiment: Je veux monstrer qu'il y ha difference De grand, à grand, & que sans grand offence Tous les grands nez ne peuvent recevoir Tiltre de Roy: Ah il feroit beau veoir, Qu'un nez tortu, un nez laid de tous poinctz, Un nez bossé forgé à coups de poincts, Illuminé tigneux, et qui se guinde A tous costez comme ceux des coqs d'inde, Un nez remply de troux, et clous avec, Un nez moulé à la forme d'un bec, Un nez trop large, un nez que lon admire, Faict au patron de prouë d'un navire, Un nez velu rehaulsé de verrues Espouvantant les enfans par les rues, Un nez morveux, et de tigue emperlé Eust tel honneur, c'est trop avant parlé: Raison ne veut que nom de roy il prenent, Bien que soyent grans: & s'il avient qu'ilz regnent Et que leur main de Sceptre soit garnie C'est une pure et vraye tyrannie: Car la grandeur du nez s'il n'ha beauté Ne peut avoir tiltre de Royaulté.

Un nez Royal avant que tel soit faict, Veut estre grand, poli, beau, et parfaict, Comme le vostre, auquel furent donnez Tous les grans biens qu'on peut dire des nez Ne trouvent autre encor à soy conforme, Grand, gros, & large, ouvert, & long, en forme De barbecane ou triangle eminant, Qui sur un flang de mur va dominant. Et pourautant qu'il est Roy, ne suffit Luy faire honneur car honneur sans proffit Est de neant si on ne touche au but, Scavoir au loz adjouster le tribut. Voylà pourquoy un present luy veux faire, Qui tant plus est propre, ô Roy nasifere, Pour sa grandeur longuement conserver Plus me devez de faveur reserver.

Or tout ainsi que vostre nez est rare Est de besoing, Sire, qu'on le rempare D'un riche estuy, et jamais ne soit veu Sans meur conseil, à quoy sera pourveu Par longs moyens, & apres grans requestes Comme en Florence on monstre les pandectes, Ou comme on garde une chose de pris Qu'elle ne tombe en vulgaire mespris: Couvrez le donq, Sire, couvrez le donq De ce beau masque, & ne soit monstré onq, S'il n'est requis par grand' necessité, Et soit ainsi de luy, comme ha esté Du biffront dieu, qui aux fureurs de guerre Tant seulement se monstroit sur la terre: Et pour cela je serois fort d'advis, Que vous usez comme d'un pont levis A vostre nez, lequel viendrez hausser Tant seulement pour la guerre annoncer: Mais est requis que le tout on manie Avecques rare, et grand' cerimonie. Et pour ce faire y soyent maistres expres Qui vostre nez tiennent tousjours de pres S'il veut souffler, que torches on allume: S'il veut ronfler, subit qu'on le parfume Avec encens, et souz luy faut coucher Grands bassins d'or, quand se voudra moucher. S'il ha vouloir d'esternuer, je veux Que lon descharge un gros canon ou deux. Et quand les jours solemnelz seront proches Pour se monstrer, que lon sonne les cloches: Mais à cecy faut un terme plus long Qu'à Solyman quand se monstre, & adonq Il estendra ses benedictions Dessus les nez de toutes nations, Ou sera bon que les femmes se treuvent Qui ont vouloir d'engrossir, & ne peuvent.

Or ce joyau avoit en son thresor Le puissant Roy Nabucodenasor, Qui à son nez tout expres le feit faire, Pour s'en servir en un extreme affaire: Et apres luy en furent possesseurs De Roy en Roy maintz autres successeurs, A qui jadis fut ceste piece ostée Par l'Empereur qui saccagea Judée: Et la porta en son triomphe, comme Le plus haut bien qu'il sceut porter à Romme. Et Belisare en priva les Rommains, L'avare Grec, puis vint entre les mains Du fort Selin, à l'heure qu'il passa L'estroit Bosfore, et s'en vint par de cà Et Solyman l'ha eu de son ancestre Qui le garda un long temps, & sans estre Armé d'icelle, on luy eust fait par terre Voler le nez d'un coup de cymeterre Aupres de Bude, et toutesfois ne sceut Faire si bien qu'ostée ne luy fust, Pource doutant qu'il ne perdist l'Empire Avec le nez en seur lieu se retire.

Bien tost apres, ce butin fut trouvé Par un soldat, j'entends et relevé Qui le porta à Romme, ou fut vendu A un Rabin, car ayant entendu Que le grand Roy Buconasor estoit Premier de tous qui au nez le portoit Et s'en servoit ainsi que d'une barde, Il le fit mettre au Temple en seure garde. Deux ans apres, ou un peu moins advint Qu'un Habraim de Juif, chrestien devint, Qui s'en saisit, ou bien il la changea D'un nez, à autre: et ce fut car songea Que sa famille envieuse en seroit Triste, et pourtant d'un sang bouillant feroit Tous ses efforts de l'avoir, & le prendre, Voylà comment son nez voulut deffendre: Car l'avoit grand, faict à la judaïque, Et marqueté tout à la Mosaïque: Mais (qui est pire) un gros fic y naissoit Qui si avant de jour, en jour croissoit Que l'estuy fut estroit bien que soit large, (A tout le moins luy donnoit trop grand' charge) Dont le vendit, et je l'ay acheté Pour mettre au nez de vostre magesté.

Fin.