Versos French François Bérenger de La Tour d'Albenas A Monsieur C. de l'Estrange, Abbé de la Celle

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A Monsieur C. de l'Estrange, Abbé de la Celle

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Au sein de mon ennemie Jadis ma muse endormie Par somnolente paresse, Ignare estimoit cela, Ne voulant ailleurs que là Rire, ny faire caresse: Mais regardoit droictement Vers l'oeil qui sa flamme attise, Ainsi que le dur aymant (Guide au nocher) vers la Bise.

Jusques à ce que la tienne, Par ses vers tira la mienne Du fond de l'aveugle somme: Et à ce nouveau reveil, Luy donna ennuy pareil Que le jour aux yeux de l'homme: Quand sa plus vive splendeur Se present' à luy subite, Sortant de la profondeur Des prisons, ou il habite.

Lors un desir qui s'allume Sur le pinceau de ma plume, M'invita à paindre un' Ode: Encor ne pouvoy choisir Le doux repos du loisir Lieu, propos, ny temps commode: Toutesfois le reculer Trop long, envers toy m'accuse: Et au long dissimuler Trouver je ne puis excuse.

Plume qui bassement volles, Et bas traynes mes parolles Prens l'aer froissant la closture: Contre le rebelle frain, Va ores d'un front serain Jusques au ciel de Mercure: Et vise de ne saillir En grand precipic', et honte, Que de poeur fasses pallir Le noir esmail de la fonte.

Tout oyseau prend la vollée Sans peril en la vallée, (Le vol trop haut ne prospere) Icare sceut bien cela, Quand ses aisles esbranla Contre le veuil de son pere. Qui trop haut se veut renger, Sa fin est tousjours douteuse, Vivre ne peut sans danger, Et sa cheute est plus honteuse.

Ait il l'aisle forte, ou molle Oyseau est dict, mais qu'il volle, Et brancher aux hayes puisse: Ceux là, ceux là sont des miens, Aussi entre pigméens Estre petit n'est pas vice: C'est dont en bas styl' icy Chanter veux la controverse De ta grand' vertu, aussi De Fortun' à moy adverse.

Bien que la chose merite Estre depainct' et escripte Par autre main que la mienne, Au moins de l'une des trois, Desquelles je ne voudrois Choisir autre que la tienne, Paignant les vers bien uniz Et les Rithmes immortelles, De la plume du phenix La plus riche de ses aisles.

Vertu princesse asservie Aux aguillons de l'envie, En ses pas simple, et modeste Fixe tousjours s'entretient, Et la vie qu'elle tient Est tesmoing de tout le reste: Mais (car souz un voille noir Envie la rend obscure) Le monde ne la peut veoir: Ou si la veoid, n'en ha cure.

Sa beauté sans fard se monstre, De soymesme elle s'accoustre, De soymesme ell' est aornée: Et ses filz pleins de bon heur, Merite, gloire, et honneur La tiennent environnée. Mais comme bastardz, conceuz En grand vituper', et honte Sont rejettez, et d'iceux Le monde n'en fait point compte.

D'ailleurs fortune logée En place mal assiegée, Tenant geste sourcilleuse, Un de ses piedz va haulsant, A tous costez balancant En son estre perilleuse: Toujours crolle cà, et là Sa pierre mobile, et ronde: Et semble que l'oeil ell' ha Dessus tout l'univers monde.

Des fiers lions ha la gueule, Aussi devor' elle seule Les plus hauts biens: et son ventre Sent le bouq, bouq est aussi Chacun, et se sent ainsi Qui en prosperité entre: Serpente est l'extremité De mortel venin noircie, Des pieds ha la sommité Semblant au nom de Licie.

De ses deux mains l'une est bresve, L'autre longue ayant un glaive Pour diviser les richesses: Mais (trop aveugl' en son faict) N'egalle les parts que fait Du butin de ses largesses. Ceux à qui visage humain Elle monstre (la perverse) Les eléve d'une main, Et de l'autre les renverse.

Les chefz Royaux environne De mainte, et mainte coronne Qu'elle ourdist: Et des hautz sceptres Garnit leurs mains: Et leurs filz Souvent ne sont point assis Au trosne de leurs ancestres. L'un mect bas, l'autr' en hautz lieux Pour un temps donne l'entrée: L'un ha pir' et l'autre mieux Bien qu'ilz soyent d'une ventrée.

Ceste folle ha grand' sequelle De gens qui vont apres elle Pour dorer leur esperance, Mais comme fumée au vent S'evapore bien souvent Avec sa perseverance: De ses thresors embellit Les piedz legers de sa fuytte, En qui l'espoir s'envieillit Courant tousjours à la suitte.

Elle me tir' à grand' force Par la corde que j'ay torse D'un desir, mais l'effrontée La faveur que me promet, De moy encor ne permet Que soit experimentée: Dont puis que veut tant vexer Des desirs la vieille trouppe, Certes mieux vaut la laisser Et que la corde je couppe.

Mes jours serains luy desplaisent, Et mes plus obscurs luy plaisent (De mon bien trop offencée) Ce que je veux ne veut point, Et voudroit bien en ce poinct Mettre loy à ma pensée: C'est pourquoy usant du fin Contre la volonté mienne, Je desire mal, à fin Que le contraire m'advienne.

Vertu en mespris tenue De fortun', est revenue Posseder sa digne place: Mais la felonn', ha bien sceu La chasser avec le feu De sa temerair' audace: Souz les piedz, encor plus bas La tient esclav': et l'envie En est garde, et ne veut pas Qu'on manifeste sa vie.

Qui souz vertu se veut mettre Ne peut que droicturier estre: Car elle n'est point coustiere: Il vainc les maux angoisseux, (Vertu aussi entr' iceux Demeure saine et entiere) De maints soucis est battu, Et pauvreté l'importune: On void aussi la vertu A la porte de Fortune.

Nonobstant leur resistence, Avec toy font residence Par amour appariées: Mais c'est le vouloir de Dieu Qui veut qu'en si digne lieu On les trouve mariées: Toutesfois les parts des biens Sont encores trop petites, Car plus grands seroyent les tiens Les librant à tes merites.

Ma muse encor alourdie De son vieil somme, ha ordie L'Ode que je te presente, Tesmoing de ma volonté De te veoir plus haut monté Que ta fortune presente: Et venu aux derniers bords De ton heur, si prend envie Aux soeurs, ne me chaut si lors Couppent le fil de ma vie.