French poem
A M. Albert, Seigneur de Sainct Alban
by François Bérenger de La Tour d'Albenas
Si en ma langu' estoit le dueil Et que visible fut à l'oeil Comm' au cueur secret je le porte, De regret que Pluton auroit Encor' un coup il ouvriroit Les verroux qui ferment sa porte, Permettant en tirer l'esprit De ton erudic', ou abonde Tant d'honneur: mais laissant le monde Son chemin en ces lieux ne prit.
Et croy bien que le piteux son Qui de mon triste cueur derive. Esmouvroit aussi le poisson Qui porta Arion à rive A rompre les flotz du soucy, Lesquelz se pressent tout ainsi Que sur mer quand le vent arrive. Mon ame doncques flestrissant D'ennuy qui tant la va pressant Pour un temps ha esté ravie, Et au corps qu'elle abandonnoit Attachée ne se tenoit Que du moindre fil de la vie:
Mais d'un train royde s'en volla Sur les aisles de sa pensée, Et comme si fust insensée Divers chemins prind cà et là: Se hastant par les vagues lieux Trop plus que l'aigle avec sa proye Allant jadis offrir aux Dieux La plus rare beauté de Troye: Et panchée à son corps disoit Heureuse ceste Ecthase soit, Qui le jour des secretz m'octroye.
Ores bas, ores volloit haut Par dessus l'element plus chaud En vollant la sente embrasée: Et souz elle laissoit loing, loing L'arc qui fut de la paix tesmoing Quand l'eau eut la terre rasée.
Et de là se plongeant en l'aer Le fendit d'une aisle baissée, Sans que vers sa maison laissée, Encores desirast aller:
Mais allant front à front du vent Vint par rencontr' en la montaigne Qui bien haut son chef va levant, Et en mer ses racines baigne: Mais si loingtain estoit cela Que Navire onq n'aborda là, Fust la Caranelle d'Espaigne.
Tout ce que plus à l'homme nuict Prend vigueur souz la froyde nuict De ce mont, ou des nuictz la pire Pour ne recepvoir le clair jour Les rideaux de son long sejour (Tant soit peu) jamais ne retire.
Des crys qu'on y oyt, vient horreur, De l'horreur poeur, de poeur la fuyte, Mais mon ame fit grand' poursuite De scavoir d'ou venoit l'erreur
Parquoy trenchant l'aer obscursi, D'un vol contrainct est arrivée A l'huis de mort: la mort aussi En ce lieu tousjours est trouvée, Et subgectz au pouvoir qu'elle ha, Faut que trestous passent par là Quand la chair de vie est privée.
L'huis est grand, et grand faut qu'il soit Causant les tourbes qu'il recoit De ceux qui la vie abandonnent. Là est le grand nombre arresté De tous les maux qui ont esté, (Ceux j'entendz qui la mort nous donnent.
Là se combattent les humeurs, La fievre aussi sans cesse y tremble, Et du venin qu'illeq' s'assemble, Se font prestiferes tumeurs:
Les trois soeurs, en pareil y sont Par qui l'am' est du corps ravie, Ou de leurs cizeaux rouillez font Les coups qui abbregent la vie: Quand l'une la veut allonger L'autre s'efforce à l'abbreger, Esmeues de contraire envie.
Celle des petis et des Roys Est torse par l'une des trois: L'autre charpit, et l'inhumaine Couppe de son mortel cizeau Le filet ou pend le fuseau Ou se plie la vie humaine,
Dont pareil nombr' on trouve là Que de vivans, sans la grand' trouppe Que de jour en jour elle couppe Mais compte ne faict de cela.
Ceux qui sont de maux entachez, Leur filace est de noudz garnie, Et les vices y attachez La rendent grosse, et mal unie. On congnoit au contraire aussi Ceux là qui ont leur vie icy De vertu riche et bien munie.
Or quand la troupp' apperceu m'eut, Un debat entr' elles s'esmeut De la vie, en ceste guerre Quand l'une la venoit filer, L'autre venoit l'anichiler, Pour rendre deserte la terre.
De sa main hideuse prenoit A grands flottes le fil de vie, Et de coupper non assouvye Sa colere ne reffrenoit.
Parquoy horrible estoit à veoir Les effortz des jumelles lames Si grands, qu'elles avoyent pouvoir D'un seul coup ravir cent mill' ames, Dont cuidoy (en ayant veu tant,) C'estre la fin que lon attend Par les inevitables flammes.
A cest esclandre l'oeil volla Loing, loing vers Gaulle, et congneut là De son Roy la preuse conqueste, Ou l'honneur d'Espaigne arrachoit, Et ainsi qu'un lyon marchoit Jouïssant du fruit de sa queste:
Des corps morts à son loz dressant Les montjoyes de la victoire Qui ja unir font à sa gloire Les deux cornes de son croissant:
Car vers le fleuve des Germains Desja il se recourbe, et arque: Et si menace les Romains Du pouvoir de ce grand Monarque: Dont le glaive en pais allegeant, Aux durs conflictz va soulageant Les cizeaux de la fiere parque.
Leur fureur apres destournant, Et contre Gaulle la tournant, Luy survint un leger esclandre Au pris des grands maux assemblez Qui (comme feu parmy les blez) Ses haineux les verront descendre:
Tant seront alors descouppez A l'abord des forces terribles: Et apres ces troubles horribles Doit naistre une nouvelle paix,
Que nostre prince tresheureux Plantera sur la terre ronde, Et les hommes l'auront entr' eux Tant qu'ilz seront vivans au monde. Lors vivront tous souz mesmes loix Ausquelles Germains, et Gaullois Feront que leur vie responde.
Par les coups donnez à travers Elles font de meurdres divers Cà, et là en mainte contrée, Et couppant leurs filetz bien tordz La vie (helas) enclos' au corps De Philiponn' ont rencontrée!
Qui voyant sa chair au sercueil (Faict' à la mort nouvelle proye) S'en rirent car toute leur joye Est de remplir noz cueurs de dueil:
Reffroignans leurs ridez museaux Monstroyent des dentz un, et un ordre Rouillez non moins que leurs cizeaux, Et moussez ainsi par trop mordre. Et rians, là se desbatoyent Des filetz qu'en deux partz mettoyent, Commencez seulement de tordre.
Si pour ton ame ainsi mourant Le regret en terre fut grand, Pour si grand' perte inopinée, Le ciel tant plus ayse ha esté De veoir l'esprit en liberté Ayant sa chair abandonnée.
Là aussi on oyoit chanter Cantiques tous plains de louange Pour l'honneur de ce nouveau Ange Qui là haut se vint presenter.
Ou heureux, entre les heureux Ou bon entre les bons eut place, Si qu'alors je fu desireux Que mon ame du monde lasse En Ecthase demeurast là Pour tousjours contempler cela Ravie de celeste grace.
O Esprit, ô Ange nouveau Retiré en lieu sainct, et beau Pour jamais avec tes semblables, Or es tu heureux mille fois Pour les plaisirs que tu recois Interditz aux ames coulpables:
A fin que tout cest univers Puisse entendre si digne chose, Au tombeau ou ton corps repose, De ma main j'escriray ces vers.
Si quelqu'un desire scavoir Ou est le thresor de ce temple, Que ce sepulchre vienne veoir, Et les vertuz d'Anne y contemple, Son cueur ha l'honneur advancé, Et comme morte elle ha laissé De ses moeurs aux autres l'exemple.
Fin.