Versos French Guillaume Amfrye de Chaulieu Ode contre l’esprit

French poem

Ode contre l’esprit

by (1639–1720)

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Source intarissable d’erreurs, Poison qui corromps la droiture Des sentiments de la nature, Et la vérité de nos cœurs ; Feu follet, qui brilles pour nuire, Charme des mortels insensés, Esprit, je viens ici détruire Les autels que l’on t’a dressés.

Et toi, fatale poésie, C’est lui, sous un nom spécieux, Qui nomma langage des dieux Les accès de ta frénésie ; Lui, dont tu pris l’autorité D’aller consacrant le mensonge, Et de traiter de vérité La vaine illusion d’un songe.

Encor si, telle qu’autrefois, Toujours modeste en sa parure, L’églogue faisoit la peinture Des bergers, des prés et des bois, Ou qu’au bon siècle de Catulle, Simple dans ses expressions, Et de Virgile et de Tibulle Elle chantoit les passions !

Mais non, de quelque rime rare, De pointes, de raffinements, Tu cherches les vains ornements Dont une coquette se pare ; Et, suivant les égarements Où jette une verve insensée, Tu négliges les sentiments, Pour faire briller la pensée.

Tel ne chantoit, au bord des flots Du Mincius, l’heureux Tityre, Mais simplement faisoit redire Le nom d’Amarylle aux échos ; Et les naïades attentives Quittoient leurs joncs et leurs roseaux Pour venir danser sur ses rives Au doux son de ses chalumeaux.

Esprit, tu séduis ; on t’admire, Mais rarement on t’aimera : Ce qui sûrement touchera, C’est ce que le cœur nous fait dire ; C’est ce langage de nos cœurs Qui saisit l’âme et qui l’agite ; Et de faire couler nos pleurs Tu n’auras jamais le mérite.

Mais sur ces frivoles sujets Pourquoi s’amuser à se plaindre, Quand de toi l’on a tout à craindre Sur de plus importants objets ? Dans les choses les plus sacrées Tu te plais à nous faire voir Que, plus elles sont révérées, Et plus y brille ton pouvoir.

Dans la vérité simple et pure D’une sainte religion, De quelle superstition N’y mêles-tu point l’imposture ! Le moyen de te pardonner Ce que tu veux tirer de gloire De nous apprendre à raisonner, Quand il est question de croire ?

Que d’inutiles questions ! Que de distinctions frivoles ! Et combien, des mêmes paroles, De contraires inductions ! Ah ! que le docteur angélique Nous eût épargné d’embarras, De la Somme théologique S’il n’eût compilé le fatras !

Mais je veux que l’on t’abandonne L’empire des opinions : Respecte au moins les passions Et les goûts que nature donne. Pourquoi troubles-tu nos désirs Par mille craintes ridicules, Et de nos innocents plaisirs Viens-tu nous faire des scrupules ?

Demande aux hôtes de ces bois Si la guide la plus fidèle N’est pas la pente naturelle, Plus sage que toutes les lois ; Et si jamais dans leurs tanières Ils eurent la démangeaison De venir chercher tes lumières, Ou t’emprunter de la raison.

Toi seul, auteur de ces caprices Par qui Vénus soutient sa cour, Tu viens sophistiquer l’amour Par un attirail d’artifices. Qui jamais ouït les oiseaux, Accablés de fers et de chaînes, Étourdir rochers et ruisseaux Du triste récit de leurs peines ?

C’est toi qui fais ces beaux romans Qui, toujours loin de la nature, Par leur vaine et folle lecture Font tourner la tête aux amants : Les pigeons et les tourterelles Savent se plaire et se charmer ; Fut-il quelque Ovide pour elles Qui fit jamais un Art d’aimer ?

C’est dans ce livre détestable Où paraît ta corruption Qui, d’une douce passion, A fait un art abominable ; Art d’où nous vint en sa fureur Ce monstre de coquetterie, Et ce métier faux et trompeur Qu’on appelle galanterie.

Mais, hélas ! insensiblement Je suis un charme qui m’entraîne ; Je sens que j’oublîrai ma haine, Si j’écris encore un moment. Esprit, que je hais et qu’on aime, Avec douleur je m’aperçoi, Pour écrire contre toi-même, Qu’on ne peut se passer de toi !