French poem
À Nicolas Le Vavasseur
by Gustave Le Vavasseur (1819–1896)
Comment, mon très obscur et très cher homonyme, En un recueil de vers fait par un anonyme Dont je suis l’heureux possesseur, Frondant de tes voisins la grasse platitude, Ai-je vu ce sonnet d’une fière attitude, Ô Nicolas Le Vavasseur ?
Gueux comme Colletet, tes odes peu savantes Cherchaient, à son exemple, à charmer les servantes Et tu nous laisses deviner Que l‘espoir d’une croûte ou d’un os médullaire Te fit parfois louer l’oeil demi-séculaire De la prêtesse du dîner.
Aussi, quand tu voulais faire de la critique, Tu semais le sel gris mieux que le sel attique. Quand tu t’en pris à Chapelain, Croyais-tu du caillou voir jaillir l’étincelle ? Hélas ! il n’en sortit pour chanter la Pucelle Qu’un coq-à-l’âne assez vilain.
Oiseau de basse-cour aux chansons incongrues, Comment, un beau matin, picorant par les rues Et revenant, on ne sait d’où, Trouvas-tu par hasard, au seuil d’une cuisine, Au lieu d’un grain de mil, une perle assez fine Pour en parer l’ami Bardou ?
Nicolas, ton esprit sans doute était semblable Au grelot grelottant, qu’au sortir de l’étable Porte au col le mouton bêlant. Ton estomac était vide comme ta tête. Mais par quelque côté tu te sentais poète Et ton cœur était excellent.
Aussi tu protestas en rimes assez riches Pour ton ami Bardou contre les hémistiches De l’hypercritique Boileau. Mais la postérité n’en tint pas plus de compte Que ce fat de tailleur qui refusa l’escompte De dix rimes pour un manteau
Despréaux n’a jamais mal parlé de ta muse. T’a-t-il donc, indulgent au fredon qui l’amuse, Mis à part dans le groupe élu ? Si tu n’as pas senti les coups de sa houssine, Ce n’est pas qu’il te crût élève de Racine, C’est qu’il ne t’avait jamais lu.
Étais-tu de Paris, de Rome ou de Falaise ? D’Apollon, pour avoir rimé quelque fadaise, Tu te croyais le favori Et je t’ai vu, bonhomme, à la tête d’un livre, Au milieu des lauriers inhumé pour revivre Côte à côte de Scudéry.
C’est au commencement de l’Histoire normande De l’abbé Du Moulin. Dans ta vanité grande Tu l’appelles : « Mon cher ami » ; Au frère en Apollon tu promets la couronne De l’immortalité, c’est lui qui te la donne Et te rend célèbre à demi.
Quel autre qu’un « pays » t’eût rendu ce service ? Je crois qu’à Maneval, assez gros bénéfice, La broche a tourné devant toi Et, quand je t’aperçois goguenard sous ton masque, Je me dis : Ce doit être un bas-Normand fantasque Comme Jean de Falaise et moi.
N’étant pas comme toi pressé par la famine, Je n’ai point attardé ma Muse à la cuisine. Chante-t-elle mieux pour cela ? J’ai fait de mauvais vers, presque en sortant de naître, J’en fais et j’en ferai de pires et peut-être Deux ou trois bons par ci par là.
Je ne prévois point d’aigle ou même d’alouette Qui puisse sur son aile emporter le poète Au ciel de l’immortalité Et le Saumaise à qui j’amasse des tortures Pourra me présenter aux critiques futures Honteux comme un ressuscité.
Mais si, génie insctit aux fastes de l’Histoire, Quelque Le Vavasseur approche de la gloire, Plus près que ses deux devanciers, Peut-être, en nous trouvant au milieu des décombres Du passé, fera-t-il accueil à nos deux ombres Avec des sourires princiers.
Nicolas, ce jour-là, ma Muse réveillée Ira, hors de la tombe et comme émerveillée, Se joindre au cortège du Roi Et, — les poètes font toujours bonne mesure, — Le Roi nouveau saura me rendre avec usure Ce qu’aujourd’hui je fais pour toi.