Versos French Jacques Normand 27 (Vers Cézembre, le triste îlot…)

French poem

27 (Vers Cézembre, le triste îlot…)

by (1848–1931)

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Vers Cézembre, le triste îlot Qui se dresse droit sur le flot, À pleines voiles Nous cinglons, au petit matin, Par un ciel d’un gris incertain Semé d’étoiles. La mer est dure et le vent frais. On va, naviguant au plus près ; La barque danse, Danse ainsi qu’une chèvre, avec Un petit bruit qui heurte sec Sa large panse. Et nous voici vite arrivés Au pied des rochers élevés De l’île sombre, Au même instant où le soleil Paraît comme un globe vermeil Et perce l’ombre. De l’Orient rouge de sang, Des clartés montent, dispersant L’épaisse brume ; Et le phare du cap Fréhel S’éteint là-bas, tandis qu’au ciel Le jour s’allume. En ce coin de sable doré Que frange un mouvant liséré D’écume blanche, La barque arrive sans effort… Jetons l’ancre et droit sur le bord Lançons la planche ! De grands oiseaux de mer surpris Se détachent des rochers gris, Puis dans l’espace Montent avec des cris plaintifs, Chapelet aux grains clairs et vifs Qui tourne et passe. Tout est silence, isolement. Rien que le lent bruissement De l’onde verte ; À cette heure où le matin pur Se lève et rit en plein azur, L’île est déserte. Ah ! figurons-nous qu’aujourd’hui Pour nous seuls le soleil a lui, Nous seuls au monde, Mignonne, et qu’il n’est que pour nous Ce rayon bienfaisant et doux Qui nous inonde ! Oui, seuls parmi les flots amers, Parmi l’immensité des mers, Brisant la chaîne Qui nous lie à l’humanité, Faisons de ce coin abrité Notre domaine. Seuls, aspirons à pleins poumons L’âcre parfum des goëmons, Senteurs marines Qui mettent la joie en nos cœurs Et versent de saines vigueurs En nos poitrines ! Oublieux de tout l’univers, Des soucis et des maux soufferts, Près de la grève À l’ombre des rochers ardus Faisons, sans nous être entendus, Le même rêve. Vois !… pour nous la mer a poli Ce sable fin et tout rempli De fines mousses ; Pour nous l’Océan s’est calmé Et les genêts ont embaumé Les brises douces ! Sans nul souci du lendemain Savourons, la main dans la main, Ce frais mystère ! Seuls, tout seuls… Comprends-tu cela, Mignonne, et qu’ainsi nous voilà Rois de la terre ? Ô calme immuable et profond ! De bonheurs où l’âme se fond Divin prélude ! Lent détachement d’ici-bas ! Chaste sœur qui ne trompe pas… Ô solitude !