French poem
28 (Le yacht aux mouvements coquets…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Le yacht aux mouvements coquets Et très lents, s’éloigne des quais, Puis, pris par la brise câline, S’incline. Rien que l’obscur bruissement Du flot qui frôle doucement Les courbes luisantes et blanches Des planches. Les cuivres flambants et polis À chaque travers de roulis S’éclairent, lueurs fugitives Et vives. À pic sur le pont bien verni Le mât, mince et droit comme un I, Découpe en noir sa silhouette Très nette. Le soleil, aux rayons amis, D’accord avec la brise, a mis Des frissons roses dans les toiles Des voiles. Et serrant le vent au plus près, On file, dans un bain d’air frais, Le corps heureux et la pensée Bercée… Oh ! l’exquis mouvement sans bruit Loin de la rive qui s’enfuit Et, comme un trait barrant l’espace, S’efface ! Oh ! l’engourdissement léger Et suave, à ne point bouger, Quand autour de soi, dans l’air libre, Tout vibre ! Oh ! le mouvement très charmeur Du flot, dont la vague rumeur Adorablement monotone Chantonne ! Oh ! la neigeuse illusion De voler, comme l’alcyon Frôlant d’une aile bien ouverte L’eau verte ! Oh ! l’oubli pur, l’oubli profond Des hommes et de ce qu’ils font… Oh ! la sensation trop brève D’un rêve !