French poem
35 (Un journal frivole et badin…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Un journal frivole et badin Que parfois je lisais naguère Tombe sous mes yeux, ce matin, Un sombre matin de la guerre.
Ce texte « très parisien », Cette féminine frimousse Me semblent quelque air ancien Dont l’effet démodé s’émousse.
Oui, certes, les temps reviendront Où la bonne gaîté française Relevant joliment le front Pourra s’épanouir à l’aise ;
Il n’est pas mort, le rire clair, Le bon rire franc et sonore Qui monte en crépitant dans l’air Et qui trop vite s’évapore…
Oui ! quand dans ses bras grands ouverts Étreignant nos héros sublimes La Paix, ceinte de lauriers verts, Aura crié : « Plus de victimes ! »
Quand, dans les cœurs las et meurtris Les douleurs seront apaisées ; Quand les blessures du pays Seront toutes cicatrisées,
Alors le vieil esprit gaulois, Avec sa verve familière, Reprendra ses chants d’autrefois, Tel qu’un oiselet de volière ;
Mais tant que ces douces clartés Ne luiront pas sur notre France, Sachons modérer nos gaîtés Trop voisines de la souffrance !
Tant que les obus ennemis Faucheront les rangs de nos braves, Soyons graves, ô mes amis, Comme il convient aux heures graves !
Sachons, dignes et sérieux, Prendre la vie avec noblesse… Le rire, en ces jours anxieux, Est trop vite un rire qui blesse…
Pensons à nos champs dévastés Où gronde le fracas des armes ; À tous les malheurs supportés, Et tous les yeux remplis de larmes ;
Pensons à ceux qui chaque jour Pour le pays souffrent et meurent ; Pensons, avec un même amour, Aux inconsolés qui les pleurent ;
Pensons aux douleurs, aux sanglots, Aux héroïques hécatombes… Et ne laissons pas les grelots S’agiter à l’ombre des tombes !