Versos French Jacques Normand 35 (Non ! décidément ! C’est trop…)

French poem

35 (Non ! décidément ! C’est trop…)

by (1848–1931)

Listen in the reader

Non ! décidément ! C’est trop fort ! Nous nous taisons, nous avons tort ! On en prend vraiment trop à l'aise Avec nous, depuis trop longtemps… Allons ! Debout ! Tambours battants ! Faisons notre quatre-vingt-treize ! Dût-on m’accuser de chercher À troubler le sein des familles, Ma foi, tant pis ! — Je viens prêcher La croisade des jeunes filles !

Une croisade ?… Oh ! oh !… Pourquoi ?… Comment ? Contre qui ? Contre quoi ? Contre les leçons de musique ? Contre ceux « qui ne dansent pas » ? Contre les mamans, les papas, Ou bien contre la République ? Non ! telles choses à nos yeux Ne sont que de pures vétilles… Les griefs sont plus sérieux Que formulent les jeunes filles !

Oui ! certes ! Nous visons plus haut ! Apprenez-le : ce qu’il nous faut — Je vous l’avouerai sans emphase — C’est l’entière suppression De cette affreuse expression, De cette abominable phrase Qu’on nous décoche à tous instants Piquante comme un cent d’aiguilles, Avec de grands airs importants : « Ce n’est pas pour les jeunes filles ! »

Oh ! cette phrase !… Oh ! ces sept mots, Source constante de nos maux, De nos irritations folles ! Oh ! cet axiome éternel Qui tombe brusquement du ciel Et coupe nos moindres paroles ! Ah ! combien de fois il nous fit Le terrible effet des torpilles Ce terme à tout jamais maudit : « Ce n’est pas pour les jeunes filles ! »

Paraît-il quelque livre à clé Dont le public affriolé Se nourrit et se passionne ? Voit-on au Théâtre-Français Une pièce dont le succès Chaque jour grandit et rayonne ? « Je lirais bien ce livre-là… « Cette pièce est des plus gentilles… — Tout beau, mademoiselle… Holà ! « Ce n’est pas pour les jeunes filles ! »

Oh ! les gants à seize boutons ! S’enroulant comme des festons Autour d’un beau bras qu’on admire ! Les manteaux de loutre, l’hiver ! Et les diamants au feu clair Mettant à l’oreille un sourire ! Oh ! lire les nouveaux romans Et ne plus danser de quadrilles ! Quels plaisirs !… Quel rêves charmants !… — « Ce n’est pas pour les jeunes filles ! »

Oh ! pouvoir aller où l’on veut ! Sortir seule, même s’il pleut, Sans gouvernante tyrannique ! Se tenir au courant de tout, Aller au spectacle… surtout Ailleurs qu’à l’Opéra-Comique ! Connaître le Palais-Royal ! Voir des premières par flottilles… Quel paradis !… quel idéal !… — « Ce n’est pas pour les jeunes filles ! »

Non ! c’est trop fort, en vérité ! J’ai le naturel entêté Plus qu’aucune fille de France, Aussi, par crainte de lenteurs, Aux députés, aux sénateurs J’irai dire avec assurance : Écoutez-nous, messieurs !… Au lieu De voter un tas de broutilles, Par grâce, occupez-vous un peu De la question : Jeunes filles !

À tous les auteurs je dirai : Il faut, messieurs, bon gré mal gré, Vous réformer, sans plus attendre ; Éviter ces sujets corsés Qui sont trop… ou bien pas assez… Enfin, vous devez me comprendre ! Par des moyens simples et doux Du théâtre ouvrez-nous les grilles… Messieurs, messieurs, pensez à nous… Travaillez pour les jeunes filles !

Oui ! voilà quel est mon projet ! Voilà l’intéressant sujet Sur lequel je veux qu’on m’écoute… Mais hélas ! je le dis bien bas… J’ai peur qu’on ne m’écoute pas Et crains de faire fausse route. Tant pis !… J’ai dit des vérités… J’ai troublé le « sein des familles… » Et flétri ces mots détestés : « Ce n’est pas pour les jeunes filles ! »