French poem
34 (Première sombre journée…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Première sombre journée De cet automne au ciel bleu : Vite, dans la cheminée, Allumons un premier feu. La chaleur réjouit l’âme Et rend les membres contents… Regardons prendre la flamme Et laissons couler le temps !
L’an dernier, à même date, J’avais — regrets superflus ! — Un an de moins à la patte, Au front, des cheveux en plus. Un an !… Bah ! cela ne compte Qu’à soixante-dix-sept ans… Regardons le feu qui monte Et laissons couler le temps !
Des gens pleins de défiance, En politiquant, le soir, Parlent de triple alliance Et voient l’avenir en noir. Bah !… Ces choses sont de celles Qui changent en peu d’instants… Regardons les étincelles Et laissons couler le temps !
Selon nos bons Pessimistes Les Français, rieurs jadis, Graves comme des Psalmistes, Chantent le De profundis. Bah ! je sais de par le monde Des gens gais et bien portants… Regardons la flamme blonde Et laissons couler le temps !
Un grand médecin atteste Avoir trouvé des secrets Grâce auxquels un homme reste Toujours vert, et toujours… frais. Peut-on, même très ingambe, Changer l’hiver en printemps ?… Regardons le feu qui flambe Et laissons couler le temps !
Une jeunesse folâtre Veut, par de nouveaux moyens, Renouveler le théâtre Et jeter Racine aux chiens. Bah !… Petit bonhomme dure En dépit des mécontents… Regardons la flamme pure Et laissons couler le temps !
En musique, on apprécie Ce que l’on ne comprend pas, Et de vagues bruits de scie Pour certains sont pleins d’appas. Bah !… toute musique enfante Des sommeils… réconfortants… Écoutons le feu qui chante Et laissons couler le temps !
Du bout de leur plume fine Des romanciers fort instruits Creusent l’âme féminine Ainsi que l’on creuse un puits. Gare à qui veut trop descendre En ces cœurs déconcertants… Regardons tomber la cendre Et laissons couler le temps !
J’entends bien des gens prétendre Qu’en ce monde plus clément Une humanité plus tendre S’entr’aime plus tendrement. Quoi ! des femmes sans embûches ?… Des hommes toujours constants ?… Regardons noircir les bûches, Et laissons couler le temps !
Enfin — tout bas j’en frissonne, — On dit que dans l’univers Bientôt personne, personne Ne voudra lire de vers ! Bah !… finissons sans rien craindre Ces versiculets trottants… Regardons le feu s’éteindre Et laissons couler le temps !