Versos French Jacques Normand 38 (Le temps, d’un geste familier…)

French poem

38 (Le temps, d’un geste familier…)

by (1848–1931)

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Le temps, d’un geste familier, A retourné son sablier ; Janvier va remplacer décembre, Et, de l’horloge, à petit bruit, Les douze larmes de minuit Viennent de rouler dans la chambre. Le front couronné de jasmin Et de frais rubans pomponnée, Voici venir la jeune année… Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Aux devantures des marchands Brillent des pantins alléchants, Dardant l’émail de leurs prunelles ; Cette nuit, dans leurs draps frileux, Les garçons font des rêves bleus Où passent des polichinelles. Les filles voient sur leur chemin Quelque poupée enrubannée… Voici venir la jeune année : Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Les grands sont de la fête aussi. Madame, qui n’a pour souci Que de paraître toujours belle, Voit passer dans les cieux sereins Des anges portant des écrins Et des bijoux par ribambelle. Oh ! le beau rêve surhumain, D’être plus qu’une châsse, ornée… Voici venir la jeune année : Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Monsieur, lui, quarante ans passés, Ventre rond, cheveux… espacés, — L’âge des ambitions mûres — Rêve qu’on rend justice, enfin, À son esprit puissant et fin Aux combinaisons toujours sûres. De quel joli trait de carmin Sa boutonnière est dessinée… Voici venir la jeune année ; Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Victime du calendrier La demoiselle à marier Qui commence à monter en graine, Voit surgir un époux exquis Du fond d’un sac de chez Marquis Annuelle et modeste étrenne. Oh ! que vite et sans examen Son âme entière s’est donnée… Voici venir la jeune année ! Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Plein de son rêve habituel, X…, candidat perpétuel À l’immortelle Académie, Se voit, vainqueur incontesté, Discourant, l’épée au côté, Devant une assemblée amie. Tel que Titus, le grand Romain, Il ne perdra point sa journée… Voici venir la jeune année : Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Le ministre, être passager, Toujours prêt à déménager Pour peu que la Chambre le veuille, Rêve qu’on a créé pour lui Et qu’on lui remet aujourd’hui Un immuable portefeuille. Nargue du parlement gamin Arbitre de sa destinée ! Voici venir la jeune année : Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Maigre dans ton habit râpé, Et ce soir sans avoir soupé Cherchant le sommeil sur la paille, Ô triste gueux, comme tu dois Rêver en te léchant les doigts De quelque céleste ripaille ! Ton corps sec comme un parchemin Danse une gigue irraisonnée… Voici venir la jeune année : Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

Et toi, pauvre amant délaissé, Qui dans notre siècle pressé Crois à l’amour, cette folie, Rêve, oh ! rêve suavement, Don Quichotte du sentiment, À l’infidèle qui t’oublie ! Regarde… Elle te tend la main… Elle t’aime, ta Dulcinée… Voici venir la jeune année : Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !