French poem
37 (Pour la réception d’un Tel…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Pour la réception d’un Tel Promu récemment immortel J’avais — honneur accidentel ! — Une bonne place « de centre » ; Grâce à mon précieux billet Perdu comme un grain de millet
Dans la foule qui babillait Doucement je me glisse, et j'entre…
Ah ! que de monde, diantre, diantre !
Devant tout ce monde, hagard, Je lance un douloureux regard Du côté de monsieur Pingard, Qui, me souriant avec grâce, Du fin bout de ses doigts discrets Me montre sur un banc, tout près, Contre une dame en chapeau frais Une place, une ombre de place…
— « Pardon, madame ! » Et je me tasse.
Sur ma banquette, au bout du rang, J’étais serré comme un hareng, Ou bien comme un vulgaire orang- Outang à l’étroit dans sa cage ; Pourtant je ne regrettais rien
Car ma voisine était fort bien : Jolis cheveux, charmant maintien, Taille pleine… sans rembourrage…
Et ça me donnait du courage.
Quand tout le monde fut tassé, Et bras à bras cadenassé, Un beau discours a commencé, Noblesse, grâce, humeur badine, Rien n’y manquait… C’était charmant. Un véritable enchantement. J’écoutais d’abord gentiment… Mais bien vite — qu’on m’assassine !... —
Je fus distrait par ma voisine.
Pardonne-moi, grand Richelieu ! Au lieu d’être attentif, au lieu De savourer, droit comme un pieu, Ce beau discours plein de faconde,
J’admirais un tout petit nez, Des traits gentiment chiffonnés, Des cheveux indisciplinés Frisant sur une nuque ronde…
Je vous ai dit qu’elle était blonde ?
Ce joli profil tentateur Se trouvant juste à la hauteur Du verre d’eau de l’orateur Hypnotisait mon œil en quête ; Le cœur troublé d’un vague émoi En cherchant l’un, bien malgré moi, Je rencontrais l’autre, et, ma foi ! Tel qu’un bon chien, lorsqu’il arrête…
Je ne détournais pas la tête.
Pendant qu’avec grâce et douceur Là-bas, l’élégant bénisseur Enterrait son prédécesseur
Sous une avalanche de roses, Je humais l’enivrant parfum Qui du collet de loutre brun Sortait et vers mon nez à jeun Arrivait par petites doses…
Et je rêvais à bien des choses !
Le premier discours avalé Un autre orateur a parlé. Travail également perlé Et même élégance rythmique… Mais je n’écoutais toujours pas Et me disais tout bas, bien bas : « Ah ! quelle femme ! quels appas ! « Quelle merveille anatomique…
« C’est la Vénus académique ! »
Et pendant le second discours — Que ces discours me semblaient courts ! —
Je me réjouissais toujours De mon suggestif voisinage. J’entrevoyais de prompts succès, Je m’exaltais avec excès, Je palpitais, je frémissais Comme un amoureux à fleur d’âge…
Et je me mettais tout en nage.
La séance finit… trop tôt. En enfilant mon paletot Je la laissai, comme un vrai sot, Partir dans la foule animée… « Bah ! me disais-je, point d’efforts ! Je la retrouverai dehors… » À mon tour je glisse et je sors… Hélas ! envolée en fumée…
Plus trace de ma bien-aimée !…
Je rentrai, la pleurant toujours. Le soir, je lus les deux discours. Ils me semblèrent… bien moins courts… Pourquoi ? Qu’un autre le devine ! Moi, ce que je sais seulement, C’est qu’à minuit, en m’endormant, J’appréciais assurément Leur éloquence noble et fine…
Mais j’ai rêvé de ma voisine !