French poem
7 (Comme des lourdauds que nous sommes…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Comme des lourdauds que nous sommes, Nous répétons, nous autres hommes, Avec un grand air irrité, Qu’en vous montrant un peu coquettes Avec nous, mesdames, vous êtes Des monstres de perversité. Mais moi, franc jusqu’au fond de l’âme, Je dis bien haut et sans regrets : Si jamais je devenais femme, Quelle coquette je ferais !
Loin des affaires dévorantes, Narguant le mouvement des rentes, Les petits faits, les grands discours, Voltiger à travers la vie, N’avoir qu’un souci, qu’une envie : Plaire, plaire encore et toujours ! Faire de ce charmant programme Le plus cher de ses intérêts… Ah, je le sens !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Ce doit être si douce chose De s’habiller de bleu, de rose, Et, grâce à des calculs profonds Cherchant à s’embellir soi-même, De composer tout un poème De dentelles et de chiffons ! Puis, le bravo qui vous acclame Suivi des compliments discrets… Ah ! je le sens !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Et puis je l’avouerai quand même, — Dussé-je subir l’anathème De quelque mari… sapajou, — Comme je comprends qu’on se grise De la tentation exquise D’une toilette ou d’un bijou ! Moins courageux que vous, madame, Jamais je n’y résisterais… Ah ! je le sens… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Comme je le comprends encore, Le sentiment que l’on décore D’un vilain nom : Rivalité ! Il est si juste qu’on aspire Au premier rang dans cet empire De la grâce et de la beauté ! Que souveraine on m’y proclame Et les autres… viendront après ! Ah ! je le sens !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Enfin, j’en arrive à la chose Qui dans cette métamorphose Avant tout me rendrait heureux : C’est, — vous me devinez sans peine, — De pouvoir river à ma chaîne Toute une troupe d’amoureux ; De sentir leurs regards en flamme Dévorer chacun de mes traits… Ah ! je le sens !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Oui ! j’aimerais à la folie Que chacun me trouvât jolie, Et complet serait mon régal Si quelque poète volage M’offrait le délicat hommage D’un sonnet ou d’un madrigal : S’il y chantait toute la gamme De mon esprit, de mes attraits… Ah ! je le sens !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Dût-on me traiter de cruelle, Ainsi qu’au bout d’une ficelle On voit gigotter un pantin, On verrait, sous ma main habile, Tous mes galants en longue file Se trémousser soir et matin. Au moindre signe de leur dame, Ils obéiraient, toujours prêts… Ah ! je le sens !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Dans mon égale indifférence, Leur laissant à tous l’espérance, — Cet indestructible lien, — Je resterais, — quoi qu’on en dise ! Toujours fidèle à ma devise : Exiger tout, n’accorder rien ! D’un rappel à l’ordre ou d’un blâme Je flétrirais les indiscrets… Ah ! je le sens !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !
Voilà ma confidence faite, Mesdames : elle est bien complète Bien franche et sans airs patelins… Mais, je vous en prie à voix basse, Ne la répétez pas, de grâce, À mes collègues masculins. À leurs yeux renégat infâme, Qui sait ce que je deviendrais ?… Ma foi, tant pis !… si j’étais femme, Quelle coquette je ferais !