Versos French Jacques Normand 8 (L’esprit fatigué du bruit de la…)

French poem

8 (L’esprit fatigué du bruit de la…)

by (1848–1931)

Listen in the reader

L’esprit fatigué du bruit de la fête, Las du froid contact d’un monde banal, Avides de calme et de tête-à-tête, Les deux amoureux ont quitté le bal.

Elle a sur son dos jeté la fourrure Qui se drape autour de ses seins dorés : À travers la nuit la sombre voiture Roule avec fracas : les voilà rentrés !

Dans la chambre fraîche où chante en cadence L’horloge de Boule au tic-tac joyeux, Tout est solitude, et calme, et silence… Enfin ils sont seuls, les deux amoureux.

« Oh ! vite ! bien loin la lourde pelisse Fardeau trop pesant pour tes bras ployés ! Qu’au long de ton corps, elle tombe, glisse, Et comme un serpent s’enroule à tes pieds !

« Bien loin l’éventail aux mobiles branches ! Ce bouquet d’un soir, aux parfums usés, Et ces gants maudits, serrant tes mains blanches, Laissant sur tes doigts leurs sillons rosés ! »

Au bord du divan elle s’est couchée ; Lui, parmi les flots de ses longs cheveux, Tenant d’une main sa tête penchée Le cœur sur son cœur, les yeux dans ses yeux :

« Dis ! pendant ce bal, maussade cohue, Qui m’a si longtemps séparé de toi, Alors que j’étais si loin de ta vue, Ton âme toujours était-elle à moi ?

« Dis ! quand un valseur — ô la jalousie ! — De ton jeune sein pressait les contours, À moi, qui voudrais te donner ma vie, À moi, pensais-tu ? pensais-tu toujours ?

« Que je les maudis, ces heures cruelles, Et ces gens guindés, à l’aspect moqueur, Passants d’un instant, figures nouvelles, Qui venaient frôler notre cher bonheur !

« Dans ces grands salons dont l’éclat m’irrite, J’errais tristement, les esprits perdus, Et mon cœur battait la moitié moins vite, Depuis que le tien ne l’écoutait plus !

« Comme la pervenche, en suivant la terre, Cherche l’ombre et fuit les rayons du jour, Ainsi la tendresse aime le mystère, Et la solitude est sœur de l’amour.

« Maintenant enfin, ô ma bien-aimée, Loin des curieux et des importuns, Voici sur mon sein ta tête embaumée, Tes grands yeux rêveurs et tes longs cils bruns.

« Nous l’avons enfin retrouvé, ma mie, Le nid, l’heureux nid de nos beaux plaisirs, Le foyer connu, la chambre endormie, Toute pleine d’ombre et de souvenirs.

« Ah ! mon être entier n’est plus que tendresse… Dans ce coin béni, sous ces rideaux sourds, Que je voudrais vivre avec toi sans cesse… M’aimes-tu, mon cœur, m’aimes-tu toujours ? »

Elle, sans parler, avec un sourire, Qui monte à sa bouche et vient s’y poser, Entoure son cou, vers elle l’attire, Et lui répond oui dans un long baiser.

Ô prélude ardent des sublimes fièvres ! Baiser, de l’amour tendre et doux soupir, Qui, né dans un cœur, au contact des lèvres Dans un autre cœur passe et vient mourir !

Enfants, aimez-vous ! — La lune au front chauve Rapidement, glisse à travers la nuit ; Dans le coin obscur, au fond de l’alcôve, Derrière un rideau l’amour vous conduit.

Aimez-vous encor ! — Là-haut, chaque étoile, Brille dans le ciel comme un diamant : C’est l’instant heureux où le dernier voile Tombe au souffle ardent d’un embrassement !

Aimez-vous toujours ! — Dans l’ombre discrète Le rossignol dit son amoroso ; Bien loin est le jour ! Bien loin l’alouette ! Aime, ô Juliette ! Aime, ô Roméo !