French poem
Comment pensez vous que je vive
by Jean de Sponde (1557–1595)
Comment pensez vous que je vive Esloigné de vostre beauté ? Tout ainsi qu'une ame captive Au gouffre d'une obscurité, Qui n'attend tremblante à tout'heure Que le jour qu'il faut qu'elle meure.
Je ne vois par tout que des ombres, Je trouve mesme noirs les cieux, Les jours luisans sont des nuicts sombres, Les nuicts des Enfers à mes yeux, Les Enfers mesmes si funebres Sont beaux au pris de mes tenebres.
Ce monde plain d'inquietudes Qui flotte tout autour de moy, Ce ne sont que solitudes Toutes plaines de mon esmoy, Mais vuides de la douce vie Que son absence m'a ravie
Je fons comme fondroit la cire Aupres d'un brasier enflammé, Et plus de vous je me retire Je sens plus mon feu ranimé, Mais ce feu tant plus il s'augmente Helas ! tant plus il me tourmente,
Je meurs il est certain, ma belle. Et ce peu d'ame que je tiens Ce n'est que ceste humeur fidelle De laquelle je l'entretiens : Le reste d'elle qui s'envole Ne me laisse que ma parole.
La parole helas! pour me plaindre Que mes maux sont bien commencez, Mais je dois bien encore craindre, Qu'ils ne soyent pas si tost passez, Et que mes fresles destinees N'ont point leurs bornes terminees.
Mon Dieu ! que ceste heure incertaine A pour moy de malheurs certains, Et que ma belle si lointaine M'en garde les secours lointains ! Peut on jamais sentir ny dire Pareil martyre à mon martyre?
Ainsi mon ame repoussee Paisible à l'abry de son port Sera desormais balançee Dans les tempestes de la mort, Mais sa nef sera la constance, Et son estoile l'esperance.
Durant ceste triste fortune La voix de mes gemissemens A vos oreilles importune, Y prendra les soulagemens, Et jusques à ce que je vienne Belle au moins qu'il vous en souviennent.
Lors me rendant en mille sortes Tant de plaisirs que j'ay perdus Tant & tant d'esperances mortes Tant de biens en vain attendus Trempes au miel de la presence Les amertumes de l'absence.