Versos French John-Antoine Nau Incarnations

French poem

Incarnations

by (1860–1918)

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Après les bleus vertiges des abîmes, Tu sais vivre la poésie des coins perdus, T’insinuer en les secrets les plus ténus Des sorts monotones, des vies infimes.

Il te plaira d’habiter l’âme grise D’un être mal distinct de l’animalité, Et qui s’éveille à peine au sens de la Beauté, Plein de terreurs et de joies imprécises.

Tu connaîtras les huttes basses Sorties du sol rougeâtre et le continuant, Encore informes et tassées Comme les ruches d’un rucher bruyant.

Tu sauras de quels rêves se peint l’horizon Qu’emprisonnent des murailles de boue Et ce qui peut tenir des grands couchants de pourpre Dans la vallée mesquine d’un sillon.

En l’espérance et l’angoisse confuses Qui tressaillent, après les mornes sommeils lourds, Tu vaincras ta chair exténuée qui refuse D’obéir à l’appel tyranique du Jour.

Et, sous l’œil clair du rude maître qui arrache Aux fleuves et aux bois leur vaporeuse et pâle Et dorlotante écharpe de songes d’opale, Tu iras, dans l’air cru, vers les ronces des Tâches,

Massif, rugueux, battu aux forges primitives, Le fer mordra tes mains comme le sol saignant ; L’effort tortionnaire et les repos souffrants Pèseront même poids sur ta forme plaintive,

Mais, tandis que ton hâve compagnon, hanté D’une présence bienveillante qu’il ignore, S’enlizera, forçat de la glèbe, tenté Par le sort calme des souches qu’un rayon dore,

Tu lui verseras le bonheur des visions De vies futures sereines et lumineuses, Où les blonds océans d’éternelles moissons Rouleront doucement sous des caresses bleues.

Des soirs beaux comme des regrets Pleureront de longues fleurs tièdes Sur les franges dormantes des palmes. Les pauvres membres torturés Connaîtront de souples détentes d’ailes Dans l’air berceur et enfin ami ; Et par la chaude clarté rose, triomphale, Un dieu chantera dans le serf meurtri Qui devinera l’éclosion de la Femme En le fauve mamelu rampant devant lui… Et tu feras fleurir le printemps de son âme.