Versos French Joseph Autran 61 (À petits flots silencieux…)

French poem

61 (À petits flots silencieux…)

by (1813–1877)

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À petits flots silencieux Roule à travers ce cimetière, Pâle torrent, ruisseau pieux Dont le bruit semble une prière !

Né sur ces monts, dans un recoin À l’ombre du frêne et du hêtre, Tu cours, et quelques pas plus loin Sous terre on te voit disparaître.

Des croix de bois, sur tes deux bords, Échelonnent leur double ligne ; Et ce nom de Ruisseau des Morts Est le seul nom qui te désigne.

Là, sous la mauve et sous le thym, Reposent, loin des bruits du monde, Des trépassés dont le destin Fut inconnu comme ton onde.

C’est le laboureur épuisé, C’est le bûcheron, c’est le pâtre ; Maint travailleur qui s’est usé Dans un labeur opiniâtre.

Après la pluie et le soleil, Tombés sous la tâche obstinée, Ils goûtent enfin le sommeil Qui fut le prix de la journée.

Leur village aux sombres maisons Veille sur eux, de la colline. Sur ce ravin sans horizons, C’est un fantôme qui s’incline.

Son vieux clocher, de temps en temps, S’éveille et pleure sur la roche ; Il avertit les habitants Au long murmure de sa cloche.

On voit alors, cortége en deuil, Par le chemin couleur de cendre, On voit venir quelque cercueil, Et les parents suivre et descendre.

Une fosse, au bas du coteau, S’ouvre et se ferme sous la pelle ; Et puis chacun s’en va bientôt Où le travail du jour l’appelle.

Parfois aussi, tu vois venir Un groupe orphelin, une veuve, Ces fidèles du souvenir Agenouillés sous la croix neuve.

Confident des mornes douleurs, Ruisseau qui roules des eaux noires, Serais-tu fait avec les pleurs Qu’on donne à toutes ces mémoires ?

Quand l’automne a grossi ton flot, Qu’elle te creuse un lit plus rude, Ta grande voix, comme un sanglot, Retentit dans la solitude.

Mille débris du mont voisin, Branches, cailloux et feuilles mortes, À grand bruit roulent dans ton sein ; Ils vont au gouffre où tu les portes.

Mais, quand juillet est revenu, Quand les soleils sèchent la terre, Tu n’es plus rien, sur le sol nu, Qu’une eau fuyante et solitaire ;

Onde semblable, à son déclin, Hélas ! à ces larmes plus rares Dont la veuve et dont l’orphelin Se font de jour en jour avares !

Adieu ! voici l’ombre du soir ; L’étape n’est pas loin sans doute. Ici je ne saurais m’asseoir Avant le terme de ma route !

Je passais ; je veux seulement, Au sein d’une paix si profonde, Avoir comme un pressentiment Du sommeil que berce ton onde.

Au creux de ma main recueilli, Sombre flot, j’ai voulu te boire. Ah ! que n’es-tu ce flot d’oubli Où l’homme perdait la mémoire !

Adieu, ruisseau ! Va, coule encor, Longe la pente poursuivie, Mystérieux comme la mort, Et fugitif comme la vie !