French poem
Vii
Minuit! minuit! dans l'autre monde, Soudain hurle un chœur de damnés, Qui forment une obscène ronde Et se trémoussent déchaînés: L'enfer se rue; il nasillonne Aux reflets du rouge fourneau: «--Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Relevons la robe ensoufrée «Riche de ses franges de feu! «Dansons! la plus belle curée «Pour notre maître n'est qu'un jeu! «La fille d'Ève qu'il bouchonne «Tourne en dansant dans le panneau. «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Dans l'habitacle où, sur la braise, «Nos vains plaisirs sont expiés, «Du fond des bois c'est une fraise «Qui, cette nuit, tombe à nos pieds; «C'est un bouquet de belladone, «C'est une goutte du ruisseau. «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Que tout lui fasse la grimace, «Quand fiévreuse elle dormira; «Que la chenille et la limace «Brouttent ce qu'elle sèmera; «Que le grain qu'un ver charançonne «Devienne cendre, en son bluteau. «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Qu'elle vive encor sur la terre «Mais que son âme rampe ici! «Que sa chute, non salutaire, «N'amène nulle autre à merci! «Qu'un remords sans larme assaisonne «Ses fruits, son pichet, son chanteau! «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Dansons! et qu'il s'ouvre sans cesse «Aux danseuses de tous les temps, «A la ribaude, à la princesse, «Notre portail, à deux battants! «Que de ses clefs Simon Barjonne «Voie enrouiller le vieux faisceau! «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Nous avons la danse macabre, «Puisque la danse lui plaît tant; «La toge, la mître et le sabre, «Elle y verra tout gigottant; «Elle y verra la bûcheronne «Coudoyer son gentilhommeau. «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Sous les cieux chargés de tempêtes «Gît la terre, et son fondement «Alourdit encor sur nos têtes «Cet effroyable entassement; «Mineurs que la haine aiguillonne, «N'en pouvons-nous faire un monceau? «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Dans notre immense farandole, «Un jour viendra s'associer «Le monde en masse, et notre idole «Triomphera sur le brasier: «Ce monde, que rien n'étançonne, «Y choiera comme un vil copeau. «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Quand sur la tache originelle «L'eau du déluge passe en vain, «Qu'au mal l'engeance criminelle «Court, tiède encor du sang divin, «Avec la flamme on nous savonne «Pour nous enlaidir; mais tout beau! «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«A nous les belles fantaisies! «A nous les profanes rieurs! «A nous les faces cramoisies «Ivres des biens extérieurs! «A nous l'esprit-fort qui raisonne! «D'Épicure à nous le pourceau! «Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne.
«Chantons l'hosanna de l'abîme! «Elle est à nous! Elle est à nous! «Embauchons cette autre victime «A la barbe du Dieu jaloux!--» Et l'inextricable chaconne Se dévide en sombre écheveau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.