French poem
V
Sitôt que l'aïeule assoupie, Confiante, a fermé les yeux, Jeanne, que pousse un bras impie, S'apprête à pas silencieux. Le vieux calel de cuivre jaune Languit éteint sur l'escabeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Oh! précaution ténébreuse! Oh! coupable et funeste apprêt! Et tu vas fuir, fuir, malheureuse, Ton lit si blanc et si propret, Doux nid où l'amour te chantonne Les songes de ton renouveau! Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Et si pendant qu'ailleurs tu veilles, Pour comble d'épouvantement, La mort vient surprendre ta vieille Avant les derniers sacrements! Qui sait? Peut-être la félone Porte la main au loqueteau! Si te diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Fuyant la grand'mère abusée Qui lui tint lieu de ses auteurs, Elle descend par la croisée: C'est la porte des malfaiteurs. D'abord, elle hésite et tâtonne; L'ombre l'étreint de son bandeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Plus loin, elle tressaille: un lièvre S'éveille et part à son côté; Un buisson l'accroche; un genièvre Semble agir dans l'obscurité; Un renard glapit et braconne Aux trousses de quelque étourneau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Elle écoute:--A travers la haie, Qu'est-ce qui sanglote tout bas? --Elle regarde, elle s'effraie: --Qu'est-ce donc qui se meut là-bas? --Une ombre indécise y mâchonne --Je ne sais quoi dans le préau; Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Exhalant de brusques huées, Pareilles aux cris des démons, Le vent déchire les nuées Qui se rassemblent sur les monts; Le ciel frileux s'encapuchonne Dans leurs plis traînant en lambeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Bientôt une flamme qui brille, Un bruit lointain de flageolet Vient égarer la jeune fille Sur les traces d'un feu-follet; Un inconnu jà la talonne, Aux yeux perçants sous grand chapeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Un plumet sur sa chevelure Va rouler en se remuant, Courtoise est toute son allure, Son abord est insinuant; Du haut en bas il s'environne Des ondes d'un ample manteau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«--La nuit aveugle a bien des piéges, «Gente damoiselle; est-ce à vous «D'aller braver ses sortiléges, «Ses lutins et ses loups-garous, «Et le fier bandit qui rançonne «La bachelette incognito?» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
A ce seul nom de damoiselle, La simple fille du manant, Gagnée à la voix qui l'appelle, Se retourne et va cheminant, Côte à côte, alerte et friponne, Avec l'étrange Jouvenceau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
C'est que le bal et les fleurettes Avaient détraqué sa raison, L'éloignant des œuvres discrètes, Des devoirs et de l'oraison, Si bien qu'on l'avait vue, au prône, Sourire à tel godelureau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«--Confiez-vous à ma prudence, «Car le chemin où vous passez «Vous mènerait droit à la danse, «A la danse des trépassés; «Le malin qui vous espionne «Prend ce flageolet pour appeau.» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«Que cette chaîne, ô ma colombe, «Où l'or fin relient cent rubis, «De votre col si blanc retombe «Étinceler sur vos habits; «Gage d'amour, qu'il sanctionne «Celui d'un puissant hobereau!» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«Suivez-moi; vous serez la reine «De tout le village assemblé.» Comme ils traversaient la garenne, Son cœur pourtant se sent troublé: Aux gais refrains qu'elle fredonne, En sons plaintifs répond l'écho. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Les mâtins, qui prennent l'alarme, Perçant les ténèbres d'abois, Leur couraient sus; voilà qu'un charme En leur gorge étrangle leur voix; Leur bande se cache et marmonne, Râlant la peur par le naseau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Qu'importe une aïeule mourante? Qu'importent des pressentiments? Jeanne entend la vive courante, Et le rire, et les instruments, Et l'humeur gaillarde et gasconne Qui circule en niche, en bravo. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
La masure craque et chancelle Comme un vieux ivrogne attardé; On se poursuit, on se harcelle; Le carnaval est débordé! On frétille, on se tâtillonne; L'on saute et l'on s'embrasse: oh! oh! Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Lise, et demain la fièvre quarte Ou la toux aux fréquents accès; La fluxion qui fera, Marthe, Saillir votre joue en abcès; Et perdre son salut, Simonne, N'est-ce là qu'un léger bobo? Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.