Versos French Joseph Lafon-Labatut Xiv

French poem

Xiv

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Depuis le soir qu'à la malheure Elle faillit à son devoir, Dehors ou bien dans sa demeure, Elle regarde tout sans voir; En vain le coudrier drageonne, En vain reverdit le côteau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

En vain tous les ans l'hirondelle Revient fêter la Saint-Joseph; En vain l'octave solennelle Quitte en chantant la haute nef; En vain la grappe de l'automne Réjouit les flancs du tonneau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Seulement comme un point magique Où se retrace son malheur, Sa vue, à la solive antique, Suit dans un rayon de chaleur L'araignée au guet qui harponne La folle mouche en son réseau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Depuis ce jour, la misérable N'a plus ri, pleuré, prié Dieu, Jamais cherché l'air secourable Qu'on respire dans le saint lieu; Jamais aux pieds de la madone Courbé sa lèvre à leur niveau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Quand les dévidoirs qu'un fil tire, Tels que moulins à vent s'en vont, Quand des noix le fruit qu'on retire S'entasse au plat d'étain profond, Quand de marrons on réveillonne Et qu'ils pètent sous le treffau, Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

On assure que cette histoire A la veillée emplit d'effroi Jusqu'à ceux qui, dans l'auditoire, Vingt ans furent soldats du roi, Tant, que la bergère poltronne Laisse aller son gentil fuseau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Chacun fuit sa rencontre à cause Du guignon, et le salinier Détourne son âne, et nul n'ose Braver l'œil qui, de son grenier, Au loin sur l'herbette moutonne, Darde aux ouailles le claveau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Le maquignon que Jeanne avise, Le chasseur partant au matin, Ne feront ni foire ni prise; Et juste au plus doux du chemin Le charton qui jure et marronne Viendra verser son tombereau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Tous prétendent qu'elle est sorcière; Qu'elle erre aux carrefours des bols, Ou sur les os du cimetière, Et que dans l'orage parfois, Au haut des airs, elle éperonne Un manche à balai de bouleau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Par la nue où Jeanne circule Rien n'abat son vol clandestin, Ni les cierges bénits qu'on brûle, Ni la Brâme de Saint-Martin Grondant dans sa tour que blasonne Des vieux croisés le panonceau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Jean du pied-bot, dit l'Ambarèle, Qui lit dans le Petit-Albert, L'a vue ainsi faisant la grêle; Mais garons-nous d'un tel expert; Ces lignes fines qu'on griffonne Sont souvent l'œuvre du Noireau! Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Qu'un marmot crie on l'en menace; On dit pour mettre le holà: --«L'excommuniée, elle passe! «La femme du diable, elle est là!» Prions, prions que sa patronne La visite au bord du tombeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Jeanne de tous longtemps honnie Verra luire un jour consolant, Ce Dieu que le pécheur renie Fait veiller son coq vigilant: Tôt ou tard dans notre nuit sonne Le troisième coquerico. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.

Reprends la beauté, la jeunesse, Non la beauté de tes vingt ans, Jeanne, qui te fit pécheresse, Mais celle des grands pénitents: La douleur la perfectionne, Et le ciel même s'en prévaut. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.