French poem
Épilogue
by Pamphile Le May (1837–1918)
Plusieurs jaunes moissons ont tombé sous la faulx; Plusieurs fois les hivers ont blanchi nos coteaux, Et l'été plusieurs fois a fleuri nos campagnes; Le soleil qui descend derrière nos montagnes Jette, comme un adieu, ses suaves reflets Sur le faîte ondoyant de nos vieilles forêts.
C'est l'heure du repos: la journée est finie, Et les joyeux tintons de la cloche bénie Annoncent l'angelus aux pieux habitants. Quelques canots légers sur les flots inconstants Glissent comme une feuille au milieu des prairies; Et sous l'herbe on entend les vives causeries De ces insectes d'or qui trouvent leur tombeau Sous un grain de silex, dans une goutte d'eau. L'air est pur, embaumé; la brise est bienfaisante: Au chemin tortueux la poussière est luisante....
Sur le toit de Lozet l'orme toujours ombreux Etend ses grands rameaux, comme un vieillard heureux Etend ses bras tremblants sur une jeune tête. Tout respire la paix, tout prend un air de fête. A l'ombre du grand orme, auprès de la maison, Un jeune homme est assis sur le tiède gazon. Comme sur un ruisseau s'incline un tendre saule, Une femme au front pur se penche sur l'épaule Du jeune homme rêveur. Elle cause avec lui Des chagrins d'autrefois, du bonheur d'aujourd'hui. Cet homme, c'est Léon, cette femme est Louise. Laissant ses cheveux d'or s'emmêler à la brise; Un enfant, vif et gai, court sur l'herbe auprès d'eux, Et s'efforce de prendre un papillon peureux. Ils suivent cet enfant d'un oeil plein de tendresse, Et dans un long baiser, dans un baiser d'ivresse Leurs bouches, ô douceur! se rencontrent souvent! Longeant le bord du cap, Lozet s'en va rêvant; Il marche avec lenteur, appuyé sur sa canne. Pour le petit lutin, en souriant, il glane Dans les cenelliers verts quelques fruits empourprés.
Pendant qu'avec bonheur sur le tapis des prés, A l'approche du soir, l'on badine et folâtre, L'aïeule, active en cor, s'asseoit au coin de l'âtre Et tourne, en fredonnant, son rapide fuseau.
Sur l'orme chevelu chante un petit oiseau, Comme en ce soir de deuil où le cruel sauvage Ravit le jeune enfant et quitta le rivage.
Alors dans la pénombre, à travers le hallier, On voit passer, non loin du toit hospitalier, Un spectre qui parait dissimuler sa face Sous un long voile blanc. Tremblant, Louise enlace De ses bras gracieux le cou du beau Léon. L'ombre glisse sans bruit vers le petit garçon Qui joue avec des fleurs sur la pelouse tendre. La mère pousse un cri: l'on voit ses bras se tendre Avec anxiété vers l'enfant souriant. Léon, pâle, se lève: il s'élance en criant: «Tonkourou! Tonkourou! pourquoi laisser la tombe? Le spectre tient l'enfant: l'enfant, douce colombe, Sourit aux longs baisers qui pleuvent sur son front. Comme un oiseau s'élève et fend l'air d'un vol prompt, Comme un songe, au réveil, disparaît et s'efface, Ainsi le spectre ami disparut dans l'espace; Et Léon et Louise, avec des pleurs bien doux, Embrassant leur enfant, tombèrent à genoux!...
Et maintenait adieu! vieil orme solitaire! Adieu! l'été déjà fait refleurir la terre, Et tu vas te voiler d'un feuillage nouveau! Sur tes rameaux discrets le gai petit oiseau Ira tresser encor son léger nid de mousse, Ira chanter, le soir, sa chanson vive et douce! Sous ton ombrage frais, au tomber de la nuit, Alors que l'air est pur et que s'éteint le bruit, Sous ton ombrage frais, déposant leurs faucilles, Les gars de Lotbinière et les rieuses filles Iront rêver, peut-être, à leurs tendres amours! Adieu, vieil arbre aimé! L'on m'a dit que toujours, Vers l'heure de minuit, sous ta sombre ramure, L'ombre de Tonkourou se glisse sans murmure. Adieu! Redis ces vers, ces chants qui vont finir! Adieu! vieil orme, adieu! garde mon souvenir!