Versos French Pamphile Le May Epître

French poem

Epître

by (1837–1918)

Listen in the reader

À L'HON. HONORÉ MERCIER, Premier Ministre

Pour lui demander les cent acres de terre promis par son gouvernement aux pères de douze enfants vivants.

J'ai douze enfants vivants, tous d'amour légitime, Et, s'il m'en faut encor pour avoir votre estime, Et pour servir d'exemple à mes petits neveux, Jusqu'à Sainte-Anne, à pied, j'irai faire des voeux. Je suis de race forte et de source féconde. Chez nous, à quatre-vingts, on court encor le monde: On a bon pied, bon oeil, et d'une ferme voix On dit près des berceaux les chansons d'autrefois.

Nous sommes nés aux champs où l'on boit l'air limpide, Où la vie est plus calme et la mort, moins avide. Il fallut fuir, un jour, devant l'adversité; Mes parents m'ont suivi dans la vieille cité. De leurs quatorze enfants, trois sont au cimetière. Les autres, moins pressés, passent leur vie entière A lutter pour se faire une place au soleil.

Donc, j'entends bien des cris, le matin, au réveil. Je vois aussi, malgré la grippe et les névroses, Rire, sur l'oreiller, bien des figures roses, Et je demande au ciel, qui sait tous mes soucis, De combler ma maison, et puis... mes déficits.

Je songe à me tailler, ambitions humaines! Dans quelque forêt vierge, un de ces beaux domaines Qu'en vain les créanciers cherchent d'un oeil hagard. Oui, puisque mon pays montre un si grand égard Pour les foyers bruyants ou le marmot fourmille, Puisqu'il se joint au ciel, pour bénir la famille Où l'amour conjugal dédaigne de tricher, Et qu'il lui donne un coin du sol à défricher, Oui, je me fais colon... S'il vous plaît, mes cent acres!

O bois mystérieux, j'aime vos senteurs acres! Vous roulez sous les vents comme une mer qui bout, Mais la tempête passe et vous restez debout. Vous êtes pleins de calme aussi... L'aile et la feuille Glissent sans bruit autour du front qui se recueille. Vos rameaux sont touffus, mais je vois, à travers, La lumière tomber comme des deux ouverts. Au pied de vos vieux troncs où s'accroche la mousse, L'insecte vêtu d'or babille et se trémousse; Et baignés de soleil, sur vos al tiers sommets Les sauvages oiseaux ne se taisent jamais.

Aurai-je mon ruisseau tapageur? Son murmure M'endormirait peut-être, alors que la ramure Protégerait mon front comme une douce main. Aurai-je un lac d'azur, où la fleur de carmin Penchera, comme un coeur qui saigne, son calice? Aurai-je une colline où l'oeil avec délice, Embrassera parfois tout mon bonheur d'un coup? Aurai-je tout cela? C'est demander beaucoup; Mais c'est là l'idéal où mon âme s'élance, L'oasis où peut-être, un jour, dans le silence, Loin du monde insensible à mon dernier adieu, J'irai mourir en paix, sous le regard de Dieu!