Versos French Pamphile Le May La Première Neige

French poem

La Première Neige

by (1837–1918)

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La neige, ce jour-là, s'échappant de la nue, Couvrait le sol durci d'un voile sans couleurs. Dans son coquet boudoir, seule avec ses douleurs, Ainsi parla Nanette, une fille déchue:

Tombez, ô blancs flocons, Prêtez aux champs flétris votre mystique lange! O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange Au-dessus de nos fronts!

Mon Dieu! le ciel est sombre au-dessus de ma tête, Mais la terre à son tour éclate de blancheur. Sans fleurs étaient les prés. La dernière tempête Avait emporté loin le canot du pêcheur, La feuille du bosquet et le rire des lèvres. Du sol où tout gisait mourant naissaient les fièvres, Ces sinistres poisons que respirait l'enfant. Et plus d'une jeune mère, inquiète et livide, Pressait contre son coeur un petit front brûlant, Ou s'asseyait rêveuse auprès d'un berceau vide!

Tombez, ô blancs flocons. Prêtez aux champs flétris votre mystique lange! O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange Au-dessus de nos fronts!

Bien des rameaux sont nus, et, dans les sombres landes Les oiseaux ont laissé leurs pauvres nids muets: L'on cherche vainement, pour faire des guirlandes, Les feuilles de l'érable ou les fleurs des bleuets. La terre dépouillée a l'air d'un cimetière; Les sapins, dirait-on, ont des dômes de pierre, Et l'on croirait errer au milieu des tombeaux. Le ciel n'a plus pour nous sa caressante flamme, Et la neige remplit les doux nids des oiseaux Ainsi que le remords, hélas! remplît mon âme!

Tombez, ô blancs flocons, Prêtez aux champs flétris votre mystique lange! O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange Au-dessus de nos fronts!

L'arbre se drape, ici, dans un manteau d'hermine, Et là, sous les cristaux s'endorment les sillons. Ah! je n'ai plus, mon Dieu! la chasteté divine Qui revêtait mon corps d'un manteau de rayons! Je dors depuis longtemps sous un voile de glace. Mon nom est un objet de honte. Et ma place Est avec cette fleur qui n'a plus de parfum Et que la main rejette après l'avoir cueillie! Où sont ceux qui m'aimaient? L'amour est importun Quand il naît ou survit dans une âme avilie!

Tombez, ô blancs flocons, Prêtez aux champs flétris votre mystique lange! O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange Au-dessus de nos fronts!

Comme vous autrefois ma jeune âme était blanche, Et ses pensers naïfs voltigeaient comme vous. Elle ignorait le mal, croyait toute âme franche, Son espoir était noble et son chant était doux. Elle pouvait voler à sa céleste source; Elle pouvait aussi, dans sa joyeuse course, Toucher sans les flétrir les objets les plus purs. Maintenant les regrets la tourmentent. Pour elle Les cieux ensoleillés sont devenus obscurs, Le jour est disparu, la nuit est éternelle!

Tombez, ô blancs flocons, Prêtez aux champs flétris votre mystique lange! O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange Au-dessus de nos fronts!

Qui me rendra, mon Dieu, la blancheur de la neige, Et qui rendra la paix à mes sens tourmentés? Quel voile tombera sur mon corps sacrilège, Comme sur le sol froid les flocons argentés, Pour dérober aux yeux mes nombreuses souillures? J'ai bu les voluptés à des sources impures: Mon coeur a toujours soif. Dans mes tristes ennuis, Remontant le passé, j'évoque les mensonges Que le monde disait pour me perdre. Mes nuits, Mes nuits sont sans sommeil ou pleines d'affreux songes!

Tombez, ô blancs flocons, Prêtez aux champs flétris votre mystique lange! O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange Au-dessus de nos fronts!

Elle jetait dehors un regard triste et vague. Or il neigeait toujours. Puis, en parlant ainsi, Elle ôtait de son doigt une brillante bague, Elle ôtait son collier, ses anneaux d'or aussi, Et tombait à genoux. Les reflets de la grâce,— Comme les blancs flocons descendaient de l'espace,— Descendirent des cieux sur elle. Et puis son coeur Devint pareil alors à la neige éclatante. Ce soir-là, je le sais, on vit au Bon Pasteur Entrer en sanglotant une humble pénitente.

Tombez, ô blancs flocons! Prêtez aux champs flétris votre mystique lange t O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange Au-dessus de nos fronts.