French poem
Le Renard et L'ombre des Pigeons
by Pamphile Le May (1837–1918)
Un renard, moins rusé que ceux de son espèce, Etait sorti des bois
Aux abois, Ne trouvant pas une pièce De bon gibier. Il avait souvenance D'un fameux colombier Où les pigeons faisaient bombance: Jadis il l'avait vu de loin.
C'était toujours une ressource Dans le besoin. Ce fut donc vers ce lieu qu'il dirigea sa course. Il avait faim: il courait fort. Quand on a le confort Jamais on ne se presse, Mais quand on se sent mal La lenteur nous oppresse. Notre souple animal Par une route raccourcie, Sur la neige durcie— Car on était en plein hiver— Arrivait et joyeux et fier, Quand, à la porte d'une étable, Il vit un vieux coq qui chantait.
—C'est un mets, se dit-il, qui me semble acceptable, Et naguère on s'en contentait: Croquons-le tout d'abord et les pigeons ensuite.
Dire et faire c'est deux, même pour un renard. Le vieux coq suspendit, sans attendre plus tard, Son gai couplet et prit la fuite, Le renard le suivit, Et je crois qu'il allait l'atteindre, Quand, tout à coup il vit Sur la neige se peindre Le vol rapide des pigeons. Aveuglé par la joie, Il quitte alors sa proie.
—Quel dîner nous nous ménageons! Se dit-il en lui-même en courant après l'ombre: Ce vieux coq n'avait rien que la plume et la voix! Parlez-moi des pigeons! ça pèse et ça fait nombre. Je n'en aurai jamais autant pris à la fois!...
Tout en monologuant il courait gueule ouverte, Tout alerte; Or, il courut si follement Qu'il en mourut d'épuisement.
Nous faisons du renard la sottise suprême Lorsque, les yeux fixés sur le monde trompeur, Nous prenons l'ombre du bonheur Pour le bonheur lui-même.