French poem
Le Retour des Délateurs
by Pamphile Le May (1837–1918)
Ruzard et le Huron sont venus dans la ville; Ils ont, avec succès rempli leur tâche vile: Les traîtres sont toujours aux despotes bien chers. Ils reviennent contents. Ils calculent, tout fiers, Les bons chelins anglais qui grossissent leur bourse; Ils découvrent déjà le terme de leur course. Le canot, tour à tour, vogue au sud, vogue au nord, Cherchant l'eau moins profonde et le courant moins fort. Il passe le Platon qui semble une barrière Mise par un géant sur l'immense rivière; Le Platon dont les caps couronnés de grands bois Elèvent d'un côté leurs arides parois Comme un mur éternel où le fleuve se brise, Et d'un autre côté dressent leur crête grise Par degrés, vers le ciel, comme un vaste escalier. Alors ne brillait pas sur le rocher altier, Comme au mât du navire une riche bannière, Alors ne brillait pas du fils des Lotbinière, Sur la vieille forêt, le toit hospitalier. Le fin canot suivit le bord irrégulier, Bondissant comme un daim sous la légère charge, Tantôt près de la rive et tantôt plus au large.
Mais à peine la mer commençait à monter, Les deux traîtres amis, au lieu de s'arrêter Pour attendre que l'eau, recouvrant la batture, Leur ouvrit une route et plus courte et plus sûre, Vers le chenal profond où mugissait le flot, Dirigèrent, d'accord, leur rapide canot. Le succès et le vin leur échauffaient la tête. Il se seraient alors moqués de la tempête. Or le ciel était pur. Quelques nuages blancs, Comme de grands oiseaux qui traînent leurs vols lents, S'élevaient au-dessus des bleuâtres montagnes. Et le soleil couchant inondait les campagnes De chatoyants reflets et de molles clartés. Les vagues embrassaient les récifs écartés Où veillaient les trois soeurs au monde peu connues. Le canot frémissant rasa les roches nues Et vogua tout à coup dans le profond canal. Les deux amis riaient, mais d'un rire infernal.
Le jour allait perdant son nimbe de lumière. De sa vibrante voix l'airain de Lotbinière Aux habitants pieux annonça l'angelus. Le soleil disparut. La brillante Vénus Lança des flèches d'or dans les vapeurs ailées Qui montaient lentement des lointaines vallées. Cependant sur la grève on voit l'onde courir. Déjà le flot paisible achève de couvrir, Comme un immense drap, le galet uniforme; Et seuls, comme les grains d'un chapelet énorme, Les récifs dentelés, dans les ombres du soir, Au milieu du grand fleuve allongent leur dos noir. Sur le courant plus doux l'indien, avec force, Fait glisser vivement la nacelle d'écorce. Son compagnon joyeux, prenant un noir flacon, Verse dans une tasse une ardente boisson. Après, ramant tous d'eux, aussi prompt que la flèche Ils poussent le canot dans une large brèche, Au milieu des écueils. Alors les imprudents Sentent leur frêle esquif se briser sur les dents D'un noirâtre rocher que l'eau recouvre à peine. L'onde sourd aussitôt comme d'une fontaine, Et la fragile nef s'emplit rapidement. Une folle terreur s'empare, en ce moment, Des deux hommes pervers qui touchaient au rivage En se félicitant de leur heureux voyage. Ils sortent du canot afin de l'alléger: Mais la blessure est large, et le vaisseau léger Sur l'onde ne peut plus garder son équilibre. Autour, pas une voile à la brise ne vibre.
Ils se tiennent tous deux sur les glissants cailloux: L'eau qui monte toujours arrive à leurs genoux. Le canot submergé s'éloigne à la dérive. Ils s'avancent alors sur une roche vive Qui n'est pas descendue encore sous les eaux. Ils regardent au loin les brunissants coteaux, Les bosquets d'arbres noirs, les blanches maisonnettes; Ils entendent l'écho dire les chansonnettes Des pêcheurs qui s'en vont relever leurs filets.
La lune se leva: ses chatoyants reflets Tracèrent sur les flots une route de flamme. Les deux infortunés auraient donné leur âme Pour pouvoir s'élancer par ces chemins nouveaux Jusqu'à ces bords voisins qui leur semblaient si beaux. Leurs coeurs furent remplis d'une vague épouvante Quand l'eau, montant toujours, implacable et mouvante, Avec de grands bruits sourds, vint de nouveaux toucher Leurs pieds mal affermis sur le dernier rocher; Et Ruzard s'écria d'une voix douloureuse: —«Tonkourou, sauve-moi! ton âme est généreuse: «Je te dois, tu le sais, la moitié de mon bien.» Le sauvage, rêveur, ne lui répondit rien: Ses regards flamboyants étaient fixés sur l'onde. —«Oh! nous ne pouvons pas, tous deux si près du monde, «Et, par un soir serein, hélas! ici périr, Continua Ruzard, «on va nous secourir.» Et tout son corps tremblait comme au vent un feuillage. Ils ne pouvaient songer à s'enfuir à la nage. Et l'eau montait toujours.—«C'est par ta faute à toi, Dit de nouveau Ruzard égaré par l'effroi, «Que je suis à cette heure en un péril extrême!» Et des larmes coulaient sur son visage blême. Le vieux huron lui lance un foudroyant regard: «Lâche»! dit-il. Mais lui, tremblant et l'oeil hagard, Agite en l'air ses bras comme des ailes chauves, Et pousse vers le ciel des cris de bêtes fauves. L'impassible huron, cachant son désespoir, Regarde le rocher qui fuit sous le flot noir. Et l'eau montait toujours. Elle couvrait la plage, Et les deux malheureux du paisible village Entendaient s'élever les rustiques refrains. Déjà le flot horrible atteignait à leurs reins. Ils avaient cet espoir dans leur douleur farouche Que l'eau peut-être, enfui, n'atteindrait pas leur bouche. Et la lune argentait, de ses rayons moelleux, Le tuf des caps lointains, le ciel et les flots bleus; Et parfois, battant l'air de ses ailes ardentes, L'émérillon jetait quelques notes stridentes, Comme un rire moqueur, comme un sarcasme amer, En passant auprès d'eux au-dessus de la mer. Et l'eau montait toujours. Par la vague moirée Leur poitrine souffrante était déjà serrée Comme un timide agneau dans l'orbe d'un serpent: —«Sois maudit, Tonkourou! Mon âme se repend «D'avoir eu confiance en tes conseils perfides,» Râla François Ruzard. Et ses grands yeux humides, Dilatés par la peur, menaçaient l'indien. —«Mon frère va mourir: il n'espère plus rien, «Et la crainte le trouble et rend sa langue folle: «Tonkourou lui pardonne une lâche parole. «Ah! si nous échappons à la mort aujourd'hui, «Il me remerciera d'avoir tant fait pour lui.»
On entendit au loin, au milieu du silence, Le bruit d'un aviron qui plongeait en cadence Dans le fleuve géant.' Comme un superbe fruit Se détache de l'arbre et retombe avec bruit, Roulant, loin du rameau, sur la pelouse verte, Un canot s'élançait de la rive déserte Et glissait sur les flots. Et l'eau montait toujours.
Déjà les malheureux entendent des bruits sourds, Voient sortir de la mer des gerbes de lumière, Se sentent soulevés d'une étrange manière Par la masse des eaux qui monte lentement. Si le vent eut soufflé, le liquide élément Dressant avec fracas ses écumeuses crêtes, Comme font les forêts dans les grandes tempêtes, Les aurait emportés dans ses gouffres amers Avec leur espérance et leurs desseins pervers. Et l'eau montait toujours. De même au cimetière, Le sable susurrant, la funèbre poussière Dans la profonde fosse ouverte de nouveau, Monte, monte longtemps autour d'un noir tombeau.
Lozet souffrait un peu. L'ours féroce et vorace De ses cruelles dents avait laissé la trace Sur le bras du vieillard. Mais le mal douloureux N'était pas, toutefois, jugé bien dangereux.
Louise, de doux soins entourait son vieux père Elle était toute heureuse, elle était toute fière Qu'il eut été sauvé par le jeune marin. Et puis elle espérait que la rancune, enfin, Tomberait pour toujours avec la haine ignoble Devant un dévoûment et si rare et si noble!
Jean Lozet laissait voir de la mauvaise humeur Si quelqu'un lui parlait de son vaillant sauveur; Il était désolé de devoir quelque chose A ce jeune garçon. Irascible et morose, Il errait dans son champ dès le lever du jour. Remplis de charité, les voisins, tour à tour, Venaient semer son grain et finir son ouvrage. Les malheurs répétés abattaient son courage. Il avait peur encor de perdre quelque bien, Se hâtait d'amasser, n'osait plus donner rien. Il était de nouveau saisi par l'avarice; Et la morsure, hélas! de cet ignoble vice Est plus à redouter, pour le chrétien, cent fois, Que la cruelle dent des fauves de nos bois.