Versos French Pamphile Le May Le Rêve D'une Jeune Huronne

French poem

Le Rêve D'une Jeune Huronne

by (1837–1918)

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Quand de sombres forêts recouvraient nos rivages, Et qu'au milieu du jour les animaux sauvages Vers le fleuve accouraient pour se désaltérer; Quand le soleil levant ne venait point dorer Les blés d'un laboureur ni la croix d'une église; Que l'illustre Cartier, de ses hardis vaisseaux N'était pas descendu sur la terre promise Qu'il voyait, au-delà des eaux.

Un grand peuple régnait sur ces fertiles plaines Où nos pères, jadis, ont taillé leurs domaines: Un peuple de chasseurs, une tribu de rois! Barbare et valeureux, libre et fier de ses droits, Ce peuple infortuné que la guerre décime; Qui défend ses forêts dont nous sommes jaloux; Qui reste notre ami, bien que notre victime; Ce peuple est encor parmi nous!

Là-bas, sur les hauteurs, au pied des Laurentides, S'élève, solitaire, un modeste hameau; La rivière Saint-Charle, avec ses eaux limpides Que voile, en maints endroits, l'ombre d'un jeune ormeau, Caresse, en murmurant, le seuil de ce village, Et, quand elle le quitte, on dirait que de rage, Sur son lit de cailloux, elle s'agite et fuit. Comme un daim effaré qu'une meute poursuit, Dans un gouffre profond qui tout à coup s'entrouvre, L'onde vertigineuse arrive avec fureur, Rebondit sur le roc, le déchire et le couvre De flots d'écume et de vapeur.

Le village est paisible et son aspect est triste. Des enfants basanés à l'oeil noir et mutin Y suivent, pas à pas, chaque nouveau touriste, Pour lui vendre un panier qu'ils ont fait le matin, Ou, pour avoir un sou, tendent une main sale, D'autres un peu plus grands, d'une fierté royale, Armés d'un arc de frêne et d'un léger carquois, Semblent chercher encor le féroce Iroquois; Car ces petits enfants au visage de cuivre Ont appris de l'aïeul à détester ce nom; Et c'est dans ce hameau que nous voyons survivre Le descendant du fier Huron!

Naguère une chapelle à l'antique façade, Donnant un air joyeux à la pauvre bourgade, Elevait vers le ciel la croix de son clocher. Les Hurons à la messe arrivaient le dimanche Avec leurs SOULIERS MOUS et leur chemise blanche. Les femmes, comme ailleurs, promptes à s'approcher De la maison de Dieu dès qu'elle était ouverte, Revêtaient, ce jour-là, leur plus belle couverte. Bientôt un chant pieux montait vers le Seigneur Avec les flots d'encens et la voix du Pasteur.

Et sous la blanche voûte, avec une foi vive, Les sauvages chantaient, dans leur langue naïve, Les louanges d'un Dieu qu'en leur aveuglement Blasphémèrent, jadis, leurs barbares ancêtres, Alors qu'ils parcouraient ces rivages en maîtres. Et ce n'étaient qu'an pied de l'autel, seulement, Que ces fiers rejetons d'une race héroïque Voyaient de leur passé le souvenir magique, S'effacer, comme une ombre, auprès de la grandeur Du culte saint qui fut leur seul consolateur.

II

Mais, hélas! aujourd'hui le béni sanctuaire N'est qu'un mur délabré! Le sauvage n'a plus son temple tutélaire, Son refuge sacré! Il erre, sombre et triste, au milieu des ruines Que l'herbe vient couvrir, Cherchant de quel forfait les vengeances divines Ont voulu le punir!

Il n'entend plus la voix de sa joyeuse cloche Annonçant, tour à tour, Que déjà du repos l'heure calme s'approche Ou qu'enfin il est jour! Il n'entend plus jamais les chants des brunes vierges Elevant, vers le ciel, Une âme toute en feu comme les pâles cierges Qui brûlaient sur l'autel!

Le dimanche, autrefois, c'était fête au village: Aujourd'hui tout est deuil! De son humble maison le timide sauvage Ne laisse plus le seuil! Son coeur se refroidit et sa vertu chancelle Sous le vent du malheur, Comme on voit chanceler une frôle nacelle Sur la mer en fureur!

Et l'on dit que le soir, lorsque d'épaisses ombres Enveloppent ce lieu, On voit passer souvent, au milieu des décombres De la maison de Dieu, Une l'orme suave, agile, et plus exquise Que les plus douces fleurs; Elle paraît s'asseoir sur une pierre grise Et répandre des pleurs.

Et plus loin, sur le bord de la belle cascade, Quand on approche un peu, On voit un spectre nain qui sautille et gambade, Et, de ses yeux de feu Regarde fixement, riant avec malice, Le saint temple détruit; Puis, soudain, il s'élance au fond du précipice Dès qu'une étoile luit.

Et l'on croit, au hameau, que cette forme exquise, Ce fantôme brillant Qui visite, la nuit, les restes de l'église Et s'assied en pleurant, C'est l'ange à qui le ciel a confié la garde Du village Huron, Et que le spectre affreux qui rit et le regarde Est un méchant démon.

III

Qui donc sera vainqueur dans cette lutte étrange Entre l'Esprit céleste et le spectre maudit? Le sourire du nain ou la larme de l'ange? Ecoutez ce qu'un jour une femme entendit,

Une jeune Huronne allait seule, en silence, Pleurant son bien-aimé qui tardait à venir. Sous un feuillage épais que la brise balance Elle vient s'arrêter pour mieux se souvenir.

Comme un saule rompu son front pâle s'incline; Ses regards enivrés commencent à languir! Tout flotte vaguement!... le jour au loin décline!... Elle entend des accords qui la font tressaillir:

«C'est en vain que tu veux, démon de la vengeance, «A ce peuple ravir sa plus chère espérance «Et le germe sacré de sa vieille croyance!

«De ses débris fumants le temple sortira! «Au dessus du hameau la croix de fer luira! «Et sur le saint parvis le sauvage prîra!

«Et la vierge Huronne ira dans la prairie «Cueillir, comme autrefois, la fleur la moins flétrie » Pour orner, chaque jour, l'image de Marie!

«Car la vierge est pieuse avec simplicité: «Et sur ces bords heureux la douce charité «Auprès de l'indigence a toujours habité.»

Et ce chant prophétique était comme un dictame Pour le coeur affligé de cette jeune femme!

Elle vit aussitôt l'ange tout radieux Essuyer sa paupière et remonter aux cieux!

Sur la chute elle vit le petit nain immonde Grincer des dents, rugir et s'enfoncer dans l'onde!

Elle vit s'élever, au milieu du hameau, Sur les cendres du temple, un beau temple nouveau!

Que ton rêve était doux, jeune fille Huronne! Ce temple que tu vis que le ciel te le donne!