French poem
Le Réveil de L'amour
by Pamphile Le May (1837–1918)
Le maître du vaisseau, le jeune et beau marin Des sensibles vieillards partageait le chagrin; Mais il était resté. Contre la table assise, Louise, lentement, d'une main indécise Tourne, le front penché, l'antique dévidoir. Près des blancs écheveaux, l'écheveau ronge ou noir Se tord, comme un serpent, sur la flexible roue; Et, comme un arc-en-ciel, la laine qui se joue Sous les doigts de la vierge aux pensera sérieux, Décrit en frémissant un cercle radieux. Le jeune homme rêveur vint s'asseoir auprès d'elle. Elle sourit, rougit, parut encor plus belle. Un songe séduisant captivait ses esprits; Par un charme inconnu son coeur se sentait pris Comme un timide oiseau dans une étroite cage. Elle essayait pourtant de fuir la douce image. Qui revenait toujours occuper ses pensers. Elle avait peur encor de ces deux étrangers Dont les regards sondaient son existence intime; Mais elle aurait cru voir s'ouvrir un large abîme Devant les rêves d'or de sa félicité S'ils eussent dû partir. Et, dans sa charité, Elle craignait, par fois, d'avoir une âme ingrate A l'amour de Ruzard. Sensible et délicate, Elle croyait mal faire en oubliant celui Qui dévouait ses jours pour sauver ceux d'autrui. Mais l'amour rarement se surveille et raisonne; Au torrent qui l'emporte, aveugle, il s'abandonne; Il s'anime au chagrin comme la flamme au vent: Le coeur qui vent l'éteindre avec lui meurt souvent.
Le jeune homme parlait, et son langage tendre Dans le coeur de la vierge, alors, semblait descendre Comme, aux jours du printemps, dans la chaude forêt, Des grands hêtres en fleurs les flocons de duvet.
Le dévidoir léger tournait déjà moins vite; La laine s'attachait aux doigts de la petite; L'eau chantait sur le poële; et, sur le bahut bleu, S'échappant du foyer, un long ruban de feu Tremblait comme une feuille au souffle de la brise. Et Louise écoutait, palpitante, surprise, Les discours séduisants du jeune marinier. Assise dans un coin où donnait le métier, La mère tricotait d'une main vive et sûre. Le fuseau, tout-à-coup, suspendit son murmure; La laine s'arrêta sur le vieux dévidoir. Louise, par moment, levait son grand oeil noir, Balbutiait un mot qui mouvait sur sa lèvre. Elle sentait passer comme un frisson de fièvre Qui brûlait sa poitrine et lui serrait le coeur; Elle eut voulu pleurer; elle avait presque peur Et se trouvait, hélas! faible contre elle-même. Elle goûtait pourtant une ivresse suprême. De ses liens de fleurs la molle volupté Enchaînait doucement sa noble volonté. Elle oubliait François et son amour austère; Elle oubliait les voeux de son vieux et bon père; Elle sentait déjà s'éteindre les remords, Et n'osait plus tenter d'inutiles efforts Pour vaincre cet amour, étouffer cette flamme Qui faisait resplendir comme un soleil son âme. Elle croyait revivre en un monde nouveau Où tout était plus grand, où tout était plus beau. Une divine voix remplissait d'harmonie, En cette heure d'amour, son âme rajeunie.
Et quand Léon pressa dans sa brûlante main Sa main blanche et petite, elle leva soudain, Comme au sortir d'un rêve, un regard plein de larmes Sur lui. Contre l'amour, l'amour reste sans armes. Elle n'essaya point d'échapper aux transports Qui brisaient tout son être et l'enivraient alors. Longtemps l'un près de l'autre, au milieu du silence, Ils parlèrent, tout bas, d'amour et de constance. Et leurs coeurs s'embrasaient toujours de plus en plus; Et tout chantait en eux les refrains des élus. Quand le matin se lève, un rayon de lumière Perce timidement la forêt sombre et fière, L'oiseau sort de son nid, la feuille tremble un peu, Et la senteur du sol monte dans le ciel bleu; Mais l'ombre de la nuit dort encor sur la mousse, Et l'oiseau ne dit pas sa cantate si douce. Le soleil monte encor. Ses feux purs et sereins Font resplendir bientôt la cîme des grands pins. La lueur va croissant et de vives filandres Des bois silencieux inondent les méandres; Un souffle harmonieux passe dans les rameaux; L'onde s'éveille et chante avec les gais oiseaux; Le feuillage s'agite, et, sur les molles herbes, Fait danser les rayons en scintillantes gerbes; Puis la chaleur descend sous le dôme discret, Et les chants et les feux remplissent la forêt. Ainsi se réveilla de la jeune Louise, Au soleil de l'amour, l'âme tendre et soumise.