French poem
Le Roi Robert de Sicile
by Pamphile Le May (1837–1918)
Traduit de Longfellow.
La Saint-Jean approchait. Le soir de la vigile, Le superbe Robert souverain de Sicile, Frère du pape Urbain et du puissant Valmond, Affectant pour l'Eglise un respect bien profond, Vint, suivant la coutume, en pompeux équipages, A l'office de Vêpre; et chevaliers et pages A genoux contre lui, priaient avec ferveur Pendant qu'il écoutait le chant sacré du choeur.
Or les prêtres, debout au fond de la chapelle, Dirent Magnificat d'une voix solennelle; Et le chant alterné des sublimes versets Fit retentir la nef que de ses doux reflets Un beau soleil couchant illuminait encore. Et le roi fut frappé d'une strophe sonore Qui retentit soudain comme le bruit des flots. Il fit attention et put saisir ces mots: Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles! Alors, avec lenteur mais avec arrogance, Levant son front royal, au prêtre qui s'avance Il dit: «Explique-moi ce singulier refrain.» Le prêtre lui répond avec un air serein: «Son bras a renversé les puissants de leur siège, «Elevé le mortel que l'infortune assiège!» En entendant cela, le monarque, surpris, Murmure avec colère et d'un ton de mépris: —«C'est bien heureux pour vous que les clercs et les prêtres «Comprennent seuls ces mots séditieux et traîtres, «Et que dans toute église-on les chante en latin! «Mais que peuples et clercs tiennent bien pour certain «Que nul pouvoir ne peut me descendre du trône!» Et bercé doucement par le chant monotone Qui roule cadencé sous l'antique plafond, Il tombe, tout à coup, dans un sommeil profond.
Quand il se réveilla la nuit était venue. Il était seul. L'église était déserte et nue; Et pas une lueur n'éclairait le vitreau. La lampe de l'autel, sur le sombre carreau, Laissait seule flotter quelques rayons funèbres. Il se lève étonné, plonge dans les ténèbres Un regard où la rage est mêlée à l'effroi, D'une main incertaine effleurant la paroi, Il cherche pour sortir la porte accoutumée: Mais il la trouve, hélas! soigneusement fermée. C'est en vain qu'il appelle et qu'il jure par Dieu, Personne ne l'entend en dehors du saint lieu; Et ses cris redoublés font tressaillir, les dalles Comme des prêtres morts qui riraient dans les stalles! Cependant ses clameurs ont enfin réveillé Le pieux sacristain qui court, tout effrayé, Pensant que des voleurs ont envahi l'église; Et sa lampe qu'agite une légère brise, Dans chaque angle lui montre un fantôme qui fuit: —«Qui va là? Répondez. D'où provient tout ce bruit?» Dit-il, mais d'une voix que la frayeur altère. Le roi Robert répond, enflammé de colère: —«Pourquoi cette demande? Ouvre; c'est moi, le roi!... «Ouvre donc; as-tu peur? Je te le dis, c'est moi!» —«C'est quelque vagabond dans un état d'ivresse: «Puisse Dieu le punir de sa scélératesse!» Grommela, tout ému, le pauvre sacristain: Puis la porte roula sur ses vieux gonds d'airain. Un homme alors parut marchant d'un pas rapide, Sans chapeau, sans habit, presque nu, l'oeil livide; Il ne dit pas un mot en franchissant le seuil: Ne tourna point son front que relevait l'orgueil; Mais il glissa sans bruit, à travers la nuit sombre, Comme un spectre lugubre, et disparut dans l'ombre.
De ses habits royaux tristement dépouillé; Recouvert à demi d'un haillon tout souillé, Le frère de Valmond empereur d'Allemagne Et du grand pape Urbain souverain de Romagne, Robert roi de Sicile arrive à son palais, Renverse avec fureur les timides valets Que le bruit fait partout venir sur son passage: La honte et le dépit sont peints sur son visage: Il entre dans la cour; il monte l'escalier, Et le flambeau qui brille au-dessus du palier Fait reluire son front d'une pâleur affreuse: Sans écouter les cris d'une foule nombreuse, Dans les longs corridors il s'élance en courant. Rien ne peut l'arrêter, et d'un bond il se rend Au salon des banquets que la lumière inonde Et qu'il trouve rempli de plaisirs et de monde.
Là sur son trône d'or il voit un roi nouveau Qui porte sa couronne et son royal manteau. Ce roi ressemble en tout à Robert de Sicile: Même voix, mêmes traits et même abord facile, Mais avec un rayon de céleste clarté: C'était un ange. Et, bien que sa mâle beauté Remplit l'appartement d'une lumière étrange, Personne ne croyait que ce roi fut un ange.
Après quelques instants d'une morne stupeur Le monarque sans trône est saisi de fureur, Et sur l'ange impassible il fixe un oeil de flamme; Mais l'ange, souriant du trouble de son âme, Lui dit: «Quel est ton nom? Que viens-tu faire ici?» Robert, plus furieux, feint de sourire aussi, Mais d'un souris moqueur et rempli de malice: —«Tu veux savoir mon nom, homme plein d'artifice? «Je suis Robert! et toi, tu n'es qu'un imposteur! «Je réclame mon trône et de toi n'ai point peur!» La foule, en entendant ces atroces injures, Fit retentir, au loin, de menaçants murmures; Et les grands de la cour, pour punir l'insolent, Tirèrent du fourreau le glaive étincelant Mais l'ange, reprenant aussitôt la parole, En le raillant lui dit sur un ton bénévole: —«Non, tu n'es pas le roi; tu n'es que son bouffon. «Tu porteras demain le collet en feston, «Les grelots éveillés et le chapeau conique; «Tu prendras des leçons d'un vieux singe comique: «A tous mes serviteurs tu devras le respect, «Et tu seras soumis au plus humble valet.»
C'est en vain que Robert jure, prie et menace, On est sourd à ses cris; il ne trouve point grâce. On le pousse, en riant, au bas des escaliers; Un groupe jovial de petits écuyers Court au-devant de lui se moquant de ses larmes; Puis, au moment qu'il sort, les soldats, sous les armes, Par un rire éclatant font défaillir son coeur. Alors on applaudit, et puis un cri moqueur: «Vive le roi!» s'élève au milieu de la foule, Et d'échos en échos sous les toits ce cri roule.
Quand les premiers reflets du matin radieux Avec l'odeur des prés montèrent vers les cieux, Robert se réveilla, se disant en lui-même: «Le rêve que j'ai fait est d'une horreur extrême!» Mais lorsqu'il se tourna sur son dur oreiller Pour fuir ce rêve horrible et mieux se réveiller, Il entendit frémir la paille de sa couche. Alors il entr'ouvrit un oeil sombre et farouche, Et vit, à ses côtés, le casque et les grelots, Et les coursiers fougueux qui de leurs durs sabots Battaient, en hennissant, le pavé de l'étable; Il vit, dans un des coins de ce lieu détestable, Accroupi près du mur et grugeant un quignon, Le singe qu'il avait alors pour compagnon. Ce n'était pas un rêve! et sa gloire première S'était, dans un moment, en allée en poussière!
Plus d'un jour s'écoula. La Sicile eut encor, Comme au temps de Saturne, un heureux âge d'or! Chaque automne on avait, sous le règne de l'Ange, Champs couverts de moissons et féconde vendange! Et l'antique géant que Jupin enchaîna, Encelade dormait sous le brûlant Etna!
Mais Robert cependant voyait fuir les journées Sans que rien n'adoucit ses tristes destinées. Il était sombre et dur, et portait les chiffons Dont on avait toujours affublé les bouffons. Pour se moquer de lui les valets et les pages Venaient lui demander si ces beaux apanages Avaient toujours été ses vêtements royaux. Sur sa table on portait les plus mauvais morceaux, Les superbes coursiers et le vieux singe immonde Etaient les seuls amis qu'il connut dans le monde. Il n'en était pourtant guère moins orgueilleux. Lorsqu'il se promenait, pensif et malheureux, Souvent l'ange, prenant une démarche grave, Venait à sa rencontre, et d'une voix suave Mais d'un ton qui pouvait lui causer de l'effroi, En se penchant vers lui, disait: «Es-tu le roi?» Alors une rougeur couvrait ses traits livides, Il relevait son front sillonné par les rides, Et puis lui répondait avec rage et hauteur: —«Oui! oui! je suis le roi! Tu n'es qu'un imposteur!»
Trois ans étaient passés. Une riche ambassade Vint s'arrêter, un soir, devant la colonnade De l'antique palais des rois siciliens, Après avoir quitté les bords danubiens. Elle se composait de brillants personnages, Nobles et fiers porteurs de gracieux messages Que l'empereur Valmond à Robert envoyait, Pour lui dire qu'Urbain leur frère le priait D'oublier, un moment, les soucis du royaume, Et de venir passer la Grand'Semaine à Rome, Afin d'être témoin de la solennité Que l'on apporte au culte en la sainte cité.
L'Ange reçut alors, avec magnificence, Ces nobles envoyés d'une grande puissance. Il les fêta, leur fit les présents les plus beaux: De riches bracelets, de superbes anneaux, Des manteaux de velours bordés de peaux d'hermine, Et des habits brodés d'une étoffe très-fine. Il partit avec eux, et les légers vaisseaux, Toutes voiles au vent, sillonnèrent les eaux.
Sur le sol italien la noble cavalcade Fièrement chevaucha, de bourgade en bourgade, Avec éperons d'or et vigoureux coursiers, Grands panaches de plume et brillants étriers. Assis comiquement sur une vieille rosse Dont le poil rude et long défiait toute brosse; Qui, tour à tour, amblait, galopait, trottinait, A la suite des grands le roi Robert venait. Ses légers oripeaux voltigeaient à la brise; Le singe, à ses côtés, grimaçait à sa guise; Et des troupes d'enfants ricaneux et bavards, Pour le voir chevaucher, venaient de toutes parts.
Le pape reçut bien ses hôtes magnifiques, Et vint au-devant d'eux sous ses vastes portiques. Dans l'église Saint-Pierre, avec émotion, A chacun il donna sa bénédiction. De ses musiciens la bande réunie Fit résonner les airs d'une douce harmonie.
Or pendant qu'avec l'Ange il conversait gaîment, Robert le vieux bouffon s'avance hardiment, Range la multitude et s'écrie à voix haute: —«Je suis le roi Robert! Chasse, bien loin, cet hôte! «C'est un vil scélérat qui se déguise en roi! «Le seul roi de Sicile, ô saint Père, c'est moi! «Si je suis malheureux, ma pénible misère «Ne doit pas t'empêcher de reconnaître un frère!» Surpris de ce discours le vénérable Urbain Interroge des yeux le visage serein De l'Ange qui sourit et ne veut rien lui dire. Mais l'empereur Valmond, en éclatant de rire: —«C'est vraiment, reprit-il, une belle façon «De garder à ta cour un vrai fou pour bouffon!» Et le pauvre Robert, honteux, la tête basse, Est bientôt relégué parmi la populace.
Cependant l'on chôma, dans l'illustre cité, La Sublime Semaine avec solennité; Et, le samedi-saint, une vive lumière Resplendit dans le ciel d'une étrange manière. La présence de l'ange, avant que le soleil N'eut doré les coteaux de son éclat vermeil, Faisait briller les airs d'une divine teinte, Et les chrétiens, remplis de ferveur et de crainte, Croyaient que le Sauveur, sorti de son tombeau, S'élevait triomphant vers le ciel de nouveau! Le malheureux bouffon sur sa couche de cendre Vit, dans le même temps, quelques rayons descendre Et remplir son taudis d'une grande splendeur; Puis, une voix du ciel vint lui parler au coeur, Il entendit frémir, dans l'air limpide et calme, Les replis d'un linceul, les feuilles d'une palme; Et, tombant à genoux, navré par les douleurs, Le front contre le sol, il versa bien des pleurs,
Après un mois passé sous le beau ciel de Rome Les deux frères d'Urbain vinrent dans leur royaume, Le monarque Valmond, aux bords Danubiens Fut avec allégresse accueilli par les siens; Et l'ange dirigea ses pompeux équipages Jusques à Salerno qui dort sur les rivages; Et de là ses vaisseaux fendant le flot amer, Voguèrent vers Palerme au-delà de la mer.
Longtemps après, un jour qu'il était sur son trône, Le sceptre dans la main, sur le front la couronne, Il entendit sonner, au clocher du couvent, La prière du soir que les ailes du vent Ou les anges de Dieu portaient, avec mystère, Et de la terre au ciel et du ciel à la terre. Il invita sa cour à sortir un moment, Et fit dire au bouffon de venir promptement. Et quand ils furent seuls dans la salle splendide Il lui dit de nouveau d'un ton doux et candide: «Es-tu le roi?» Robert courbant la tête alors, Et poussant un soupir, l'âme en proie aux remords, Répondit humblement aux paroles de l'ange: «Je ne suis qu'un méchant dont le Très-Haut se venge! «Mon orgueil a tourné contre moi le Seigneur! «L'aspect de mon péché me remplit de terreur: «J'entrerai dans un cloître et ferai pénitence! «Et, jusqu'à ce que j'aie expié mon offense, «Je monterai, pieds-nus, devant le monde entier «Du ciel qui me punit le douloureux sentier!» Et pendant qu'il parlait, plus suave que l'ambre, Un céleste parfum remplit toute la chambre. D'un éclat merveilleux l'ange saint resplendit. Et par une fenêtre alors on entendit, Malgré tout le fracas et les cris de la place, Le chant alternatif plein de force et de grâce Des bons religieux du vieux cloître voisin Qui chantaient ce verset du cantique divin: Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles! «Son bras a renversé les puissants de leur siège, «Elevé le mortel que l'infortune assiège!» Et plus haut que ce chant retentit une voix, Douce comme les choeurs des oiseaux sous les bois, Les murmures joyeux d'une vive fontaine, Ou les vibrations d'une cloche lointaine: —«Robert, je suis un ange, et vous êtes le roi!» En entendant ces mots Robert, saisi d'effroi, Pour voir l'ange leva son humide paupière, Hélas, il était seul! Et l'ange de lumière, Vers le divin séjour avait pris son essor!... Il était revêtu d'un manteau de drap d'or; Son noble front portait la couronne royale! Et quand les courtisans entrèrent dans la salle Ils le trouvèrent seul qui priait humblement A genoux et plongé dans le recueillement!