French poem
Si J'étais le Maître
by Pamphile Le May (1837–1918)
—Moi, si j'étais le maître, Disait, à Mathurin, Gros-Jean le beau censeur, Je n'aurais que douceur Pour tout ce que je ferais naître. Et d'abord dans l'ordre moral, Pour être explicite, Tout serait licite, On ne connaîtrait pas le mal; Dans le monde physique Si mystérieux, Bien de problématique, Tout sauterait aux yeux. Tiens! si j'étais le maître, on connaîtrait la lune: Et puis l'on causerait avec ses habitants: Et ceux qui, malgré tout, ne seraient pas contente, Pourraient s'en aller là courtiser la fortune.
Si j'étais maître, Mathurin, Je ferais lever le matin Un peu plus tard dans la journée Et je rallongerais l'année; Je ferais taire le grand vent Qui soulève au loin la poussière: Je ferais pleuvoir moins souvent: Mainte fleur serait moins grossière Et verserait parfum plus doux. Tu vois bondir là-bas les vagues en courroux? Je les apaiserais: elles resteraient calmes. Les arbres de nos bois Que dépouillent les froids Auraient de belles palmes Et fleuriraient toujours. Pareil à du velours Serait le gazon des prairies. Je tendrais au ciel nuageux Mille éclatantes draperies; Et, pendant les jours orageux, Au lieu de cette étrange foudre Qui cherche à tout réduire en poudre, Je ferais, dans les cieux couverts, Entendre mille chants divers.
Si j'étais maître, enfin, pour traverser le monde On ne construirait plus ces bateaux à vapeur, Ni ces chemins de fer, qui vont à faire peur Sur la terre ou sur l'onde; Mais l'homme, infatigable et rapide à la fois, S'élancerait partout sans rencontrer d'obstacle: Tout serait soumis à ses lois. Que ce serait un beau spectacle!
Ah! oui, si j'étais maître...
Il ne put achever, Car il tomba soudain dans une fosse creuse Sans pouvoir se relever.
—Si j'étais maître, moi, dit d'une voix moqueuse Mathurin son gai compagnon, Je vous tirerais bien de cette affreuse fosse; Mais la difficulté me parait assez grosse; J'attendrai du secours. Méditez, mon mignon, Vous me direz, après, ce que vous pourriez faire Pour vous tirer d'affaire Si vous étiez vraiment le maître tout à coup..
—Ah! je ne le sais pas beaucoup; Mais je sais que si je remonte, Mathurin, je n'oublierai pas, Pour être de bon compte, Que j'étais maître enfin de mieux guider mes pas.
Ne cultivons pas l'utopie; La terre où nous vivons vaut bien notre amitié; Pratiquons la philanthropie, Mais regardons toujours où nous mettons le pié.