Versos French Pamphile Le May Si Tu Pouvais Parler

French poem

Si Tu Pouvais Parler

by (1837–1918)

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Si tu pouvais parler dans tes fiévreuses courses, O fleuve merveilleux! ô fleuve vagabond! Tu nous dirais pourquoi, loin de tes humbles sources, Tu vas enfin te perdre à l'océan profond, Comme ces blonds enfants qui laissent leur village Avec un coeur naïf et des voeux superflus, Comme ces blonds enfants à l'âme un peu volage Qui vont dans les cités d'où l'on ne revient plus!

Tu nous dirais pourquoi, sous une tiède haleine, L'on voit frémir ton sein; Pourquoi souvent aussi, comme une morne plaine, Tu t'aplanis soudain, Et pourquoi, tour à tour, ta voix est humble ou fière; Pourquoi tu dors parfois, Entre tes bords fleuris, dans ta couche de pierre, Comme un lac sous les bois; Et pourquoi tu brandis ton panache d'écume, Torrent impétueux, Comme un coursier secoue, une aigrette de plume Sur son front fastueux!

Si tu pouvais parler, tu nous dirais peut-être Que ces vagues rumeurs, ces soupirs, ces sanglots Qu'on entend tour à tour et s'éteindre et renaître, Sont la voix des noyés que tourmentent tes flots; Tu nous dirais combien de longues chevelures, Aux baisers de l'amour promises autrefois, Se traînent maintenant sur tes glaises impures, Ou se collent sans bruit à tes glauques parois.

Combien d'infortunés, jeunes, vieux, hommes, femme», Par le trépas surpris, Sur les cailloux glissants, au caprice des lames, Traînent leurs corps meurtris! Combien de fiancés dans leurs habits de fête, Au jour de leur bonheur, Pour orchestres ont eu la foudre et la tempête, Et la vague en fureur Pour couche nuptiale! Et combien, sur les berges, Les reptiles rampants Souillent, de leurs baisers, le sein bleui des vierges Et le front des enfants!

Si tu pouvais parler, tu me dirais, ô fleuve, Les joyeuses chansons des filles du hameau Qui s'en vont, chaque soir, dans leur parure neuve, Qui chaque soir s'en vont, dans un léger bateau, Promener leur amour sur tes vagues discrètes, Au souffle du zéphir, au bruit des avirons, Pendant que dans le ciel, comme l'oeil des coquettes, La lune verse au loin ses perfides rayons.

Tu me dirais la paix de ces humbles chaumières Dont les pignons blanchis Sont, comme les donjons aux toitures altières, Par tes eaux réfléchis; Les chants et les clameurs des cités orgueilleuses Qui brillent sur tes bords Comme, sur un cou blanc, des pierres précieuses; Les sublimes accords Des oiseaux réunis sous les épais feuillages Des saules et des pins; Tous ces bruits, ces baisers, ces rires, ces ramages Des soirs et des matins!

Si lu pouvais parler, tu nous dirais encore Combien de malheureux, lassés du poids du jour, Sont allés demander à ton onde sonore Un repos incertain. Ames sans pur amour, Esprits vains et sans foi, coeurs malades ou lâches Qui ne purent porter leur fardeau jusqu'au bout, Trouvèrent plus aisé d'abandonner leurs tâches Que de lutter toujours et de mourir debout!

Quand tes flots d'émeraude, au pied de nos collines, Se reposent sans bruit, Parmi les verts roseaux les nymphes, les ondines, Dansent toute la nuit, Du haut du ciel serein les pensives étoiles Te regardent dormir, Et, le long de leurs mâts, en vain les blanches voiles S'efforcent de frémir, Un sentiment d'amour s'empare de nos âmes, L'univers est plus beau, On voudrait s'élancer sur des ailes de flammes Vers un monde nouveau.

Et le barde rêveur reprend sa molle lyre Pour te chanter encor dans ton noble repos. Il voudrait, l'insensé, que son âme en délire Pût être calme un jour comme le sont tes îlots. A-t-il donc oublié que ce calme limpide N'est qu'un masque profond qui cache ta fureur. Et que dans les replis de ce manteau perfide S'agite incessamment tout un monde d'horreur?