Versos French Paul Haag 41 (Dans l’étrange palais qu’habite…)

French poem

41 (Dans l’étrange palais qu’habite…)

by (1843–1911)

Listen in the reader

Dans l’étrange palais qu’habite Et que parcourt mon Souvenir, Il est une chambre où j’évite Depuis des ans de revenir ;

Un sombre corridor y mène, Plein de mystérieux détours ; La porte en est de noir ébène, La tenture de noir velours.

Elle est profonde et somptueuse, Et, dans des vases précieux, J’y vois la pâleur ténébreuse De fleurs aux parfums dangereux.

Mais ce qui fait l’horreur muette De cette chambre, et son attrait, C’est le vivant effroi qu’y jette Un inoubliable portrait.

Ses cheveux noirs semblent la tache Funèbre d’un drapeau de deuil, Et son regard sur moi s’attache Sitôt que j’ai franchi le seuil.

Ah ! ce regard dur et sans âme Est glaçant sous ce noir bandeau, Comme l’acier froid d’une lame Paraissant derrière un rideau.

Et pourtant ce regard m’attire Comme un irrésistible aimant, Et cette bouche qui respire Et qui sourit en s’animant,

Cette bouche qui fait renaître Le feu des désirs irrités, À mes baisers semble promettre D’enivrantes félicités.

Lèvres fausses, bouche menteuse, Je sais votre charme trompeur, Car vous êtes la plaie affreuse, Rouge et sanglante de mon cœur.

Je veux, s’il en est temps encore, M’arracher, dussé-je en mourir, Vous que je hais et que j’adore, À votre obsédant souvenir.

Et, sans oser tourner la tête, Éperdu, je fuis au hasard, Sentant que l’image muette Me suit encor de son regard.