French poem
Thérèse et Jeanne
by Paul Harel (1854–1927)
Thérèse a ses trois ans, Jeanne en compte soixante. On sait qu’une amitié très-vive les unit. Jeannette est radieuse et c’est Dieu qui bénit Ce bon vieux cœur, qui s’ouvre à cette âme innocente.
Elle entoure l’enfant d’une juste fierté, Ayant bercé jadis le père sous son aile. Que nul n’en soit jaloux ! L’amour qui veille en elle A la rayonnement de la maternité.
Toujours nous la trouvons éblouie, étonnée, Un peu plus que nous tous, des grâces de l’oiseau. Elle va contempler la fille en son berceau. L’une perd la raison depuis que l’autre est née.
Elles ont toutes deux des parlers différents ; L’une mâche les mots à l’autre qui bredouille. L’auvergnate glapit, la normande gazouille… Cela fait bien un peu sourire les parents.
La plus jeune s’emballe et l’autre à sa harangue Mêle un haut charabia, dont nous restons surpris. Ô dialogue obscur ! Pourtant on s’est compris, Des deux patois l’amour a su faire une langue.
Pour gâter notre enfant, Jeanne a tout ce qu’il faut. Lorsque Thérèse pleure et que sa mère gronde, La servante, â son tour, veut gronder tout le monde Et quel grand bruit l’on fait sur un petit défaut !
Attrister ce doux être, ah ! vraiment, c’est folie ! Elle n’y comprend rien ; — mieux vaut la dorloter. Car son ange gardien pourrait bien l’emporter En la voyant le soir s’endormir, si jolie !
Elle a l’oreille fine et le pied merveilleux, Sa chevelure fauve étale des richesses Qu’au « pays de l’Auvergne » enviraient les duchesses. On ignore d’ailleurs quels furent ses aïeux. —
Nous ne chagrinons pas notre vieille servante. À travers sa tendresse elle admire l’enfant, Elle escompte à son gré l’avenir triomphant, Où son rêve la voit belle, riche et savante.
Savante ! et la voilà qui parle de lauriers, De succès inventés par sa fierté jalouse. La fillette grandit. Savez-vous qui l’épouse ? Vraiment, je ne sais pas si vous devineriez.
Un juge ? Un avocat ? Un docteur ? Un notaire ? Peuh ! Jeannette n’a pas réfléchi pour si peu. Jeannette pour Thérèse exige du bon Dieu Quelque prince en voyage ou quelque militaire.
— Lorsquf le prétendant franchira notre seuil, En gauches compliments nul n’ira se morfondre ; S’il parle gentiment, on pourra lui répondre… Sans doute en Auvergnat. — Jeanne, trêve d’orgueil,
Tu pourrais être un jour beaucoup humiliée ; De ces rêves lointains d’autres sont revenus. Laisse téter en paix les princes inconnus Et, s’il le faut, ce soir berçons la mariée.