French poem
Temps de Neige
by Paul Harel (1854–1927)
Dans le fond du pays herbeux Je sais un pré vert à mi-côte. Par les chemins secs ou bourbeux, Je vais voir souvent les grands bœufs Qui ruminent-là, côte-à-côte.
Sautillant, trottinant, courant. Une source en bas dégringole. Un fossé reçoit le torrent Et les bestiaux plongent en rang Leur mufle au fond de la rigole.
Sur cet enclos, j’ai pris le droit D’une visite par semaine ; Une sente y conduit tout droit. Quand, distrait, je passe l’endroit, Le rêve flâneur m’y ramène.
À l’aube, c’est comme un afflux D’oiseaux échappés des bocages. Las ! que de caquets superflus ! Aux entours, des pommiers jouflus À ces bavards ouvrent leurs cages.
En goûtant au fruit défendu, Bec-à-bec on pille la branche. Ô le joli vallon perdu ! Ce matin j’y suis descendu : La prairie était toute blanche.
Le long de la route, un vieux geai M’a dit, au cœur d’une cépée : « Poète, comme il a neigé ! Dans son trou pic-vert est logé. Quel froid ! J’en ai la voix coupée… »
Au bord de la haie, en un coin, Les grands bœufs, à larges goulées, Paisiblement grugeaient du foin. Sur le ciel, des corbeaux au loin Promenaient leurs sombres volées.
Une minute il grésilla. On eût dit qu’il pleuvait des perles ; Tôt après le soleil brilla ; Le geai, tout-à-l’heure à quia, Répondit au sifflet des merles.
Autour des bœufs quelques moineaux Commencèrent un vif manège ; Je vis s’approcher deux linots ; Brusquement, un vol d’étourneaux Vint s’éparpiller dans la neige.
Et voilà que, très-librement, Sous les foins que le bœuf égrène, Loiscau plonge son cou charmant. Il se produit à tout moment Des chamaillis pour une graine,
Des batailles pour un fétu, Pour de simples trognons de pommes ; Le pic-vert se montre pointu, Celui-ci fait : turlututu ! Celui-là répond : tu m’assommes !
Prenez garde, oiseaux imprudents ! L’homme guette l’oiseau qui joue. J’ai vu Lucas, claquant des dents, Fixer sur vous ses yeux ardents… Prenez garde, il vous met en joue !
Ah ! misérable… au même instant Du grésil redouble l’averse Et Jeanne, qui passe en chantant, Sème aussi son rire éclatant Le long du chemin de traverse.
Lucas se lève, tout saisi. Les pillards ont flairé l’embûche… Le braconnier, sous le grésil, Désarme aussitôt son fusil, Esquisse un salut et trébuche.
En le voyant, Jeanne a souri Méchamment, railleuse et coquette. Le chasseur enjambe l’âri Et s’avance tout ahuri, Les cheveux au vent, sans casquette.
Jeanne l’arrêtant : « Eh ! Lucas, Tu perds ton bonnet dans les ronces. Le mauvais gas ! Le mauvais gas ! Les oiseaux font donc des dégâts ? Le galant resta sans réponses.
Moineau, linot et sansonnet Jasaient maintenant dans la haie. La fille dit au gros benêt : « Mais va-t-en chercher ton bonnet ! » Puis elle s’enfuit, leste et gaie.
À quelques pas, sous le hallier, Où le "pic-vert riait aux larmes. Il se fit un bruit singulier, Et Lucas, sautant l’échalier. Tomba… dans les bras des gendarmes !