Versos French Paul Harel Septembre

French poem

Septembre

by (1854–1927)

Listen in the reader

Au milieu des regains ils se sont tous blottis. L’aube apparaît ; le père éveillant les petits Vers les sillons voisins en courant les entraîne. Comme aux jours de l’enfance, ils marchent à la traîne, Impatients pourtant de prendre leur essor. Dormir, manger, courir, voler, voilà leur sort. Ni soif ni faim, toujours de la rosée aux herbes, Toujours des œufs, du grain au fond des champs superbes, Où l’amour maternel de tout les a comblés. Ils sautèrent du nid sous la verse des blés Un matin, pour franchir le champ qui les vit naître, Couvert frais et charmant où le rayon pénètre De loin en loin, furtif, pâle et mystérieux. Quand la pleine lumière apparut à leurs veux Son fluide aveuglant fatigua leur prunelle. La mère les reprit aussitôt sous son aile, Mille bruits plus distincts arrivaient dans le vent, Un émouché passa, rapide, et décrivant Dans les hauteurs du ciel des courbes fantastiques. Non loin d’eux, l’air vibra sous des appels rustiques. En un pli du terrain ils restèrent tapis, Ce pendant que, penchés, chuchotaient les épis.

Ils grandirent, — vivant de joyeuses journées, S’ébattant au milieu des terres sillonnées, Audacieux, naïfs, croyant au lendemain, Ignorant les fléaux, le mal, le genre humain, Le chien flaireur, quêtant sur la plaine battue, La poudre, qui vomit au loin le plomb qui tue ! Ô doux aveuglement ! Ils ne se troublaient point Quand un oiseau chantait : Voici le jour qui point ! Lorsqu’au près de son nid terreux, que l’aube éclaire, La caille tout-à-coup jetait sa note claire. Quand les râles gloutons, picorant deux à deux, Accéléraient soudain leur manège autour d’eux. La moisson librement pouvait rouler ses vagues : Ils se laissaient bercer par la brise aux chants vagues. L’arbre était beau, malgré sa muette épaisseur ; Ils voyaient s’y poser la tourterelle sœur. Ils ne se doutaient pas qu’aux branches de cet orme La buse repliait aussi son aile énorme. Tout les émerveillait, ces perdreaux innocents : L’herbage, l’échalier où causent les passants, Les filles de campagne aux gaules accoudées.

Ah ! le ciel pouvait bien envoyer ses ondées ; Ils n’auraient jamais peur, ils n’auraient jamais froid !

Perdreaux, où courez-vous ? Et quel subit effroi À pu jeter ainsi le trouble en vos cervelles ? Puisque les blés sont mûrs, on les met en javelles. Vous pourrez désormais mieux fouiller les épis ; Les avoines là-bas vous offrent leur tapis ; Suivez les cailleteaux, écoutez l’alouette. Perdreaux, contez-moi donc ce qui vous inquiète ? Vous semblez à présent ne plus tenir au sol. À quoi bon dans les champs éparpiller son vol Pour une ombre qu’on voit, pour un souffle qui passe ! Vous allez fatiguer vos ailes dans l’espace Et, pour trop vous montrer fuyant aux alentours, Laisser de votre plume aux griffes des vautours. Revenez tous aux blés à travers l’orge haute ; Ne vous effrayez pas si la grenouille saute, Si le petit grillon, sous le chaume rôdant, Roule son cri-cri clair, métallique et strident. Mais voici les faucheurs qui battent leurs armures. Les blés sont engerbés, les avoines sont mûres. On a coupé la nielle, on tranche le bluet. Les ronciers, envahis par le râle fluet, Sentent l’oiseau courir dans l’herbe desséchée, Et la hase, en rouelle au fond de sa couchée, Songe aux sentiers perdus que ses petits prendront, Quand les chiens pantelants sur la piste aboîront. Le vieux bouquin sur pied, en proie au même songe, Fait une randonnée aux fourrés et s’y plonge.

Les champs, les champs si beaux où les perdreaux sont nés, Les voilà maintenant rasés, découronnés ! Adieu la moisson d’or, mouvante, échevelée, Le rappel matinal de toute la volée Et le rassemblement et le bruyant départ. L’homme est venu, l’oiseau réclame en vain sa part, Les épis sont fauchés : voilà sa joie éteinte. Bientôt, du plomb mortel il sentira l’atteinte ; Il ira palpitant, agonisant, meurtri, Aux sombres boqueteaux demander un abri. Oh ! le bruit de la poudre ! Oh ! les cris ! Oh ! les râles ! Les perdreaux sont tombés, les chiens prennent les râles Tout vivants, à travers les touffes de sainfoin. Les levreaux affolés disparaissent au loin Et la caille, piétant les remises peu sûres, Essuie au trèfle épais le sang de ses blessures.