French poem
Nid de Merles
by Paul Harel (1854–1927)
Deux merles, que l’amour unit Et que la confiance égare, Achèvent de bâtir leur nid Entre le village et la gare.
Pour s’abriter de l’aquilon Et se garder de la famine, Ils ont choisi l’étroit vallon Qu’un remblai protecteur domine.
Le talus, comme un manteau brun, Met son ombre sur les broussailles ; L’ami du merle, le nerprun. S’enracine dans les entailles.
Le merle est seul à l’admirer ; Il songe aux grappes de sa vigne, Dont il se plaît à picorer Les grains, que son bec égratigne.
Au bas de la rampe, un ruisseau, Goutte à goutte, roule ses perles, Mais il suffît d’un filet d’eau Pour désaltérer bien des merles.
Une lisière de gazon Leur sert de pelouse et d’herbage ; La route coupe l’horizon En Y et fait un jambage.
C’est à ce petit carrefour Que les gens qui sont de frairie Prennent, à travers Echauffour, Le chemin de l’hôtellerie.
Site sans charme, étroit motif Qu’un peintre ne priserait guères, Traversé d’un courant d’air vif Où s’engouffrent des bruits vulgaires.
Les négociants tapageurs Font leur vacarme hebdomadaire Et le froufrou des voyageurs Anime le débarcadère.
Le dimanche, au son des tambours. Parfois la commune est en joie Et l’on voit passer tous les jours Des trains, qui font trembler la voie.
C’est sur un aubépin fleuri, Dans un bouquet de roses blanches, Que l’épousée et son mari Se font risette, au bout des branches.
Juste au-dessous du train fumant, Où les fleurs, ; défaut d’ombrage, Au nid font un cadre charmant, Nos deux merles sont à l’ouvrage.
Le couple est curieux à voir : Tendre femelle à robe grise, Mâle au bec d’or, au manteau noir, Se font la cour. L’amour les grise.
Tout autour des veaux innocents, Ils font des voltes amoureuses Et scandalisent les passants Avec leurs poses langoureuses.
Sur de jeunes rameaux ployés, Perchés à hauteur inégale, Ils régalent les employés De leur tendresse conjugale.
Puis la femelle, moins en train, Prend des airs d’oiseau qui va pondre. Le train siffle. Au sifflet du train Le merle croit qu’il faut répondre.
Le merle pense avec raison, Sans savoir la métaphysique, Qu’avant d’être de la maison Il en connaissait la musique.
Les nids des merles d’autrefois, Dont les nôtres doivent descendre, Etaient faits de mousse des bois Et matelassés d’herbe tendre.
À peine si l’on y trouvait, Après le départ du ménage, Deux ou trois flocons de duvet Pris aux chardons du voisinage.
Plus bourgeois et plus raffinés, Ceux d’aujourd’hui sont moins rustiques ; Ils ont des nids capitonnés Comme des fauteuils élastiques.
Et plus souvent que les chardons, Tant à la ville on s’accoutume, La peluche des édredons Aux petits sert de lit de plume.
Ce couple amoureux serait-il Plus heureux sur un coin de terre Où les nids ont moins de péril Et les amours plus de mystère ?
Peut-être. Les merles jaseurs Sont aimés dans le voisinage. Là-bas, l’équipe des poseurs Prend intérêt à leur ménage.
Et près du passage à niveau La garde-barrière attendrie Sent un parfum de renouveau Qui lui revient de la prairie.
Et puis, les merles sont contents, Le bruit du monde les enchante ; Ils se disent, de temps en temps : « L’Humanité n’est pas méchante.
« À cette heure, l’Humanité, « Qui se gouverne toute seule, « N’a pour loi que la charité « Et puis elle n’est pas bégueule !
« Les merles s’aiment hardiment « Et peuvent passer leurs journées « À se becqueter tendrement « Devant des têtes galonnées.
« Et n’est-il pas doux de songer « Qu’en notre ère très-pacifique « L’oiseau peut couver sans danger « Près d’un poteau télégraphique ?
« Nos pères étaient des trembleurs, « Dévorés de craintes étranges ; « Est il encor des oiseleurs ? « Tous nos écoliers sont des anges !
« Vivent les gosiers éclatants « Dont les sons clairs percent la nue ! « Ah ! les merles de l’ancien temps « Avaient bien trop de retenue,
« Qui sifflotaient tout doucement, « Comme des linottes craintives « Et s’éparpillaient bêtement « Au souffle des locomotives !
« Les moineaux seuls avaient raison ; « Devançant le temps où nous sommes, « Ils établissaient leur maison « Dans la foule et le bruit des hommes.
« Et les rossignols sont encor « Dupes, à force d’être honnêtes, « Qui gardent dans leurs gosiers d’or « La moitié de leurs chansonnettes.
Au fond du bois, tout bas, tout bas. Pourquoi donc égrener tes perles, Doux rossignol ? On n’entend pas. Tais-toi. Laisse siffler les merles ! »