Versos French Paul Harel L’Orgue de Barbarie

French poem

L’Orgue de Barbarie

by (1854–1927)

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L’orgue péniblement monte ses deux octaves. graves Chantant des airs légers, héroïques et graves, Il passe, variant les tons et les couleurs, De l’opérette en joie à la romance en pleurs,

Du pont-neuf séculaire à la valse nouvelle.

Un sourd, avec entrain, tourne la manivelle.

Ce sourd ne pouvait pas mieux choisir son métier, Des sons de sa musique il emplit un quartier Et lorsque des canards s’échappent du cylindre, Le brave homme est le seul qui ne soit pas à plaindre. Il poursuit son motif, sourit et n’entend rien ; Il ne s’aperçoit pas seulement que son chien Grogne et que les enfants font un peu la grimace. Les délicats ont tort. Les délicats ont tort.Le voilà sur la place. L’air est pur, calme et chaud, nous sommes en été. Les enfants vont pieds nus quêter en liberté Et le barbet captif, ébranlant la voiture, Vers un tas de débris flaire sa nourriture. L’Orgue de Barbarie entonne un chant vieillot. L’hôtelier mélomane a quitté son billot. Au bord du seuil étroit apparaît l’épicière,

Le cantonnier rêveur laisse en paix la poussière. Autour de l’instrument des gamins curieux S’amassent ; — du café, plein de buveurs joyeux, La porte s’est ouverte : on voit, dans l’embrasure. Un ivrogne charmé qui marque la mesure. Le boucher pléthorique, au soleil endormi, Se réveille en baillant, puis reprend à demi Dans l’air sentimental son rêve sanguinaire.

L’orgue est-il entendu plus loin qu’à l’ordinaire ? Jeannette, qui tricote en gardant ses moutons, Reste l’aiguille en l’air et murmure : écoutons… La musique, unissant le classique au sévère, Jette à l’écho des champs la Valse du Trouvère. Jeanne ne connaît pas un mot de la chanson, Mais son cœur se trémousse et valse à l’unisson ! C*est une vision qui tourne… dans l’espace Jeanne entend voltiger un amoureux qui passe ; Elle voudrait le voir et n’en a pas le temps, Mais c’est un amoureux : Jeannette a dix-huit ans.

L’air change. Gai motif qu’un rêve divinise, Thème railleur, c’est toi, Carnaval de Venise ! Un peu défiguré par l’instrument banal, Où traîne, après la note, un miaulement final ; Mais le son, tamise par l’air, de façon nette Taquine à petits coups le tympan de Jeannette ; Le songe, gambadant de face et de profil, Comme Polichinelle oscille au bout d’un fil ; Il est jeune, mignon, fringant, pimpant et leste Et se perd dans le bleu de la voûte céleste. Mais à peine a-t-elle eu le temps de l’entrevoir, Que l’air et la chanson passent du blanc au noir ; Le vieux sourd, sans l’entendre, est homme d’antithèse : L’instrument dans ses flancs porte… la Marseillaise ! Plus de rêve. Éveillé, le chien hurle au perdu. Jeannette s’est remise au tricot suspendu. Agacée, à l’appel de l’hymne de bataille, Son aiguille répond, piquant maille sur maille. Le songe est envolé pour toujours… Le songe est envolé pour toujours…Qu’en sait-on ?

L’orgue est opportuniste, il change encor de ton, Fredonnant cette fois une vieille romance De Loïsa Puget. Le songe recommence. Jeanne sent que dans l’air le spectre est de retour. Mais l’œil n’en peut saisir le vaporeux contour. La musique s’éloigne, elle s’éloigne encore… Et, petit-à-petit, l’amoureux s’évapore… Mais, tant qu’elle perçoit un son dans l’air subtil, Jeanne se dit tout bas :

Jeanne se dit tout bas :Comment s’appelle-t-il ?