French poem
Les Deux Billets
by Paul Harel (1854–1927)
La bonne femme a pris son bâton de voyage, tout bagage Six francs pour tout argent, un sac pour tout bagage Et la voilà partie avec ses gros sabots, À la grâce de Dieu ! Mais les jours sont si beaux, La nuit si lentement tombe des plaines bleues, Qu’avant un mois la vieille aura fait cent vingt lieues Et que les Parisiens, intrigués et surpris, Verront cette rurale entrer dedans Paris,
La vieille a le pas lent, mais parfois sont œil brille, Sa marche s’accélère : elle songe à sa fille Enfuie à tout jamais du cher pays natal Et cloîtrée à Paris au fond d’un hôpital.
« Mais quelle étrange idée, alors qu’on est savante, D’aller soigner les gens ainsi qu’une servante, De mettre à l’hôpital sa grâce et sa beauté Et de faire à vingt ans le vœu de pauvreté, Quand Claude eût fait de vous une riche fermière ! Jean-Claude a bien souvent lorgné notre chaumière. Il a, plus d’une fois, rallongé son chemin Pour saluer la fille et demander sa main. Elle n’a pas voulu. C’est bien une folie. Ayez donc de l’esprit et soyez donc jolie !
Et la vieille s’en va, cheminant, trottinant, S’arrétant, marmottant tout bas, dodelinant Du chef et le regard perdu sous les paupières. Du bout de son bâton elle écarte les pierres,
Suit la berme où juillet roussit le vert gazon ; Quand midi la surprend loin de toute maison, Elle s’arrête auprès des gués ou des fontaines Et, sans prendre souci des étapes lointaines, S’assied tranquillement sur le bord du chemin À l’ombre, puise l’eau dans le creux de sa main, Prend au fond de son sac, sous des lettres tachées, Du pain bis qu’elle ronge à petites bouchées.
Elle est à moitié route et n’a pas trop souffert.
— Vous n’arriverez pas sans le chemin de ter La vieille, — dit hier un fermier charitable. En ouvrant le matin les portes de l’étable Où sur la paille humide elle avait à demi Reposé sa fatigue ancienne et mal dormi. — Oh ! le chemin de fer n’est pas fait pour ma bourse, Répond la voyageuse en reprenant sa course ; Mes deux pauvres écus ne me suffiraient pas ; Mais on fait grande course avec de petits pas.
Le bon Dieu m’encourage, il fait un temps superbe, Les sabots s’usent peu quand on marche sur l’herbe Et je marcherai tant, tant que j’arriverai. S’il le faut, au surplus, je me reposerai. Dans le pays normand je connais une auberge, Qui s’ouvre toute grande au pauvre qu’elle héberge. En cette hôtellerie on trouve place au feu, À la chandelle, au lit, pour l’amour du bon Dieu ; On y fait tous les soirs la prière en famille ; J’y relirai tout haut les lettres de ma fille ; Les gens m’ écouteront et nul rire moqueur Ne viendra refouler les larmes de mon cœur.
La vieille se sentait légère et rajeunie.
Le soir même elle entrait dans l’auberge bénie.
C’était le rendez-vous de tous les appétits Cette auberge ; on mangeait au joyeux cliquetis Des verres, aux ronrons ronflants des tournebroches.
Les appels des buveurs sonnaient comme des cloches. Les marmites bouillaient, les broches crépitaient. On entendait gémir des ragoûts, d’où sortaient À tout petits flocons d’odorantes buées. Par ces molles vapeurs doucement remuées. Les narines s’ouvraient entre des yeux ardents ; À travers chair et pain les dents cherchaient les dents. En affamés que rien n’émeut, que rien ne trouble, Lesgourmets grignottaient, les gourmands mâchaient double. Des rubis scintillaient dans l’or blond des poirés ; Les cruches se vidaient, les cidres colorés Ruisselaient des pots bruns et flambaient dans le verre.
— « Mangez votre content et buvez donc, la mère ! Cela délassera vos membres fatigués. Mon poiré vaut bien l’eau des sources et des gués. Mordez dans mon pain blanc, laissez votre pain d’orge Qui déchausse les dents et qui gratte la gorge. Buvez un coup de cidre… Eh bien, qu’en dites-vous ? Le sonneur dit qu’il fiiut qu’on le boive à genoux. »
En la voyant entrer, l’hôtelier charitable Avait assis la vieille au bas bout de la table ; Reposée à souhait, servie à l’unisson, La vieille tout d’abord s’attable sans façon, Puis la soif apaisée et la faim satisfaite. Pour s’offrir un dessert et couronner la fête, Elle se met à lire, oubliant le repas, Les lettres de sa fille en épelant tout bas.
On la voyait tantôt pleurer, tantôt sourire.
L’hôte dit : Voulez-vous me les donner ; lire ? La vieille lui tendit son trésor à deux mains.
Chiffons froissés, sacrés comme des parchemins, Regrets amers et doux, pleins de trouble et de charmes, Usés par les baisers, effacés par les larmes, Lettres d’une mourante au monde, triste adieu D’une fille à sa mère avant d’épouser Dieu, Vous renfermez le cœur et l’âme de l’absente.
L’hôte, bien inspiré, choisit la plus récente Et sans s’inquiéter autrement des rêveurs, Des braillards et des sots, il s’adresse aux buveurs Et coupant la parole à son voisin qui cause :
« Messieurs, dit-il, je vais vous lire quelque chose ! »
Il lut.
Les mots étaient si vrais et si charmants Qu’ils allèrent tout droit au cœur de ces Normands. Le poème était-il si naïf et si tendre Que ces gens attablés se plussent à l’entendre ! Pénétré de son charme innocent et subtil, Le lecteur entraîné se transfigurait-il ? On écoutait. D’abord, c’était une caresse Douce et gaie, un bouquet de grâce enchanteresse. La lettre finissait plus tristement, hélas ! — « Pauvre chère maman, vous n’arriverez pas… » C’était le dernier mot, plein de vagues alarmes, Où le demi-sourire était bien près des larmes.
Quand l’hôte avec la lettre eut fini son discours La vieille souriait : elle écoutait toujours !
Un des buveurs soudain se leva dans la salle ; C’était un paysan de taille colossale. L’air souriant et doux, un homme au teint vermeil Ayant de l’or en poche et du bien au soleil, Locataire ou seigneur de tout un pays d’herbe. Il vint à l’hôtelier et lui dit : « C’est superbe ! » Puis tirant de sa poche un billet de cent francs : — « La mère, cette lettre est à moi, je la prends. C’est une fantaisie au surplus comme une autre, Acceptez mon papier en échange du vôtre. » —
La vieille tout d’abord cherche et ne répond rien, Puis comprenant qu’on veut lui dérober son bien, La mère se révolte et la femme s’étonne ; Elle saisit la lettre ainsi qu’une lionne À laquelle on voudrait prendre un de ses petits. Il n’y ferait pas bon, je vous en avertis.
Elle regarde l’homme avec un œil tarouche. Mais le géant, un bon sourire sur la bouche : — « Ce n’est pas votre bien, la mère, que je veux ; Nos deux billets sont bons, gardez-les tous les deux Et, si le mien vaut mieux à la banque de France, Votre fille en Pater paira la différence. »
La pauvresse d’abord ne comprenait pas bien, Puis elle sent un cœur battre à côté du sien. C’est celui de sa fille et sa lèvre de vieille Plaque un baiser brûlant sur la face vermeille Du géant.
Le géant repartit d’un ton doux : — Embrassez-la pour deux, la mère, voulez-vous ?