Versos French Pierre-Jean de Béranger Béranger

French poem

Béranger

by (1780–1857)

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Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d’une noble rougeur ! J’offre aujourd’hui, pour prix de mon ivresse, Un peu d’eau pure au pauvre voyageur,

L’être complet dans la nature immense, Le germe heureux, fils de l’onde ou des airs, Tout fruit parfait, béni dans sa semence, Le gland du chêne ou la perle des mers, Petit ou grand, il est un univers. Pour qu’il surgisse et que son jour commence, La terre exprès tourne les élémens ; Le temps n’est rien ; lenteurs, avortemens, Par où la vie à lui seul se prépare, Ne coûtent point à la nature avare. Non qu’en sa marche et ses nombreuses lois L’Esprit caché n’ait qu’un but à la fois : Mais au déclin de plus d’un vaste orage, Le vœu qui rit à l’éternel dessein, C’est qu’emportant l’étamine volage Zéphire ému mène à bien son larcin ; C’est qu’un nid d’or éclose au vert feuillage, Ou que la perle, accordée à la plage, Sombre Océan, jaillisse de ton sein ! En s’enfuyant, la tempête qui gronde, Purifiée, attiédie et féconde, Dépose un feu, crée un être en ce monde, S’émaille en fleurs ou voltige en essaim !

Même ordre encor dans l’histoire vivante ; Cher Béranger, ne dis pas que j’invente.

La république, aux débuts immortels, L’éclair au front, la main sur les autels,

Avait, d’un geste, embrasé la fournaise ! Pour chant de guerre, elle eut la Marseillaise, Vrai talisman ! mais ses fils dévoués À la chanter s’étaient vite enroués. Vainqueur à temps de l’Europe enhardie, Le Consulat réparait l’incendie. De foudre alors et de fer couronné, L’Empire, lui, toujours avait tonné : Sans air joyeux, sans chanson applaudie, Sous ce dur maître, on avait moissonné.

À rangs égaux, en lignes sourcilleuses, Dès le matin des luttes fabuleuses, Aux flancs des monts vaguement éclairés, Les fiers soldats s’ébranlaient par degrés ; Dès qu’un rayon aux collines prochaines Montrait l’aurore, ils saluaient César ; Puis, tout le jour, à son jeu de hasard, Silencieux, ils épuisaient leurs veines ; Tant qu’à la fin, dans l’excès des combats, Noble immolée, ô France, tu tombas ! Or, des douleurs de la France épuisée, De sa chère aigle aux mains des rois brisée, Des morts d’hier, des mânes d’autrefois, Il s’élevait une profonde voix, Ame, soupir, émotion guerrière, Regret aussi de nos antiques droits, Le tout confus comme un gros de poussière Que la déroute envoie en tourbillons, Comme du sang fumant dans les sillons ! C’étaient des ris, des sifflets, juste outrage Aux faux dévots, rentrés pour convertir, Aux libertins, prêchant le roi-martyr ; C’était la plainte, au milieu du naufrage, Des gais amours si long-temps caressés… L’immense voix, au déclin de l’orage, En rassemblait tous les sons dispersés. Deuil tour à tour, et malice, et colère, Elle planait, puissante et populaire. Mais, sous ces bruits qui la venaient former, On ne savait en masse où l’entamer ;

Nuée errante, elle hésitait encore : Nul point brillant ; pas de foyer sonore !

Et jusque-là, jusqu’à ce grand moment, Avant le soir d’héroïque disgrâce, Du drame entier, dès le commencement, Témoin caché dont je poursuis la trace, D’un coup de foudre à douze ans désigné, Que faisais-tu, Chantre prédestiné ? En quel réduit fleurissait ta jeunesse ? Quels bras aimés t’en sauvaient la rigueur ? Quels traits malins t’aiguisant leur finesse, Gardaient sa flamme à ton glorieux cœur ? Vaste en projets qui ne devaient pas naître, Sans le savoir, ménageant tes retards, Tu te crus fait pour la flûte champêtre, Et ta houlette eut de naïfs écarts. De Marengo pendait alors l’épée ; Un Charlemagne aspirait au parvis : Cela, je crois, te rappela Clovis, Et tu rêvas de classique épopée, Toi, fils de l’hymne et de la Ménippée ! Ainsi, sans guide et vers des buts lointains, Chemin faisant, accosté de Lisette, Entre Clovis et les amours mutins, Par complaisance égayant ta musette, Génie heureux, facile aux contre-temps, Tu te cherchais encore après trente ans ; Tu te cherchais… quand la France foulée Te laissa voir deux fois dans la mêlée Ce sein de feu que Thersite conquit ! Tout était mûr ; les astres s’entendirent ; Des cieux brûlans quelques pleurs descendirent, Lente rosée,… et ta chanson naquit !

Elle naquit, abeille au fin corsage, À l’aiguillon toujours gardien du miel ; Des bruits épars composant un message, Orgueil du pauvre et vengeance du sage : Sots et méchans le trouvèrent cruel.

Près du drapeau que dans l’ombre on replie, Au fond du verre où l’infortune oublie, Autour du punch et des jeunes gaietés, Même au cou nu des folâtres beautés, Oh ! oui, partout où l’aile bigarrée De ta chanson diligente et sacrée Se pose et luit, oh ! notre France est là… France d’alors, chantant sous le tonnerre Plus d’un refrain qui depuis s’envola, Vive et rétive, assez peu doctrinaire, Encore en sang des caresses des rois ; Oui, cette France est toute dans ta voix.

Durant quinze ans, unis d’un même zèle, Seul, vers la fin, pour sauver l’étincelle, À chaque avril, aux champs, sous les barreaux, Tu lui tressais les noms de ses héros, Mêlant aux fleurs le chardon qui harcèle ! Si son oubli délaissait un vengeur, Tu la couvrais d’une honnête rougeur : Puis un couplet indulgent la déride… Pourtant, tout bas, j’ose en glisser l’aveu ; Deux ou trois fois, sœur de la cantharide, L’abeille ardente outrepassa le jeu. Pardon, pardon, pour sa courte folie ; Tant de tendresse ennoblit son retour ! La volupté par la mélancolie Chez toi ramène à l’éternel amour. Dans l’action que ton génie épouse, Si du champ-clos sentinelle jalouse, Prompt au clairon, et, pour trêve aux assauts, Ne t’égarant qu’aux plus voisins berceaux, Tu hantais peu les ombres des vallées, L’esprit lointain des cimes non foulées, Silence ! oracle ! encens perpétuel ! Du moins plus haut que les luttes humaines, Fixant tes yeux sur les places sereines,

L’ame invisible errait souvent au ciel !

Aujourd’hui donc qu’à la France étonnée Par tant d’efforts la palme enfin gagnée Ne laisse voir qu’un triste et maigre fruit ; Quand le combat recommence à grand bruit ; Toi, sans dégoût, à ton passé fidèle, Sans repentir (car la cause était belle, Elle était sainte, et dut nous enflammer), Toi, désormais, tu sais où te calmer. Au seuil nouveau déposant ta piqûre Et n’abjurant nulle ancienne amitié, Du mal présent que tu prends en pitié Tu vois le terme, et ton espoir s’épure. Guéri des uns, tu comptes plus sur tous. L’humanité chemine au rendez-vous ; Elle n’a plus de chaîne qui la noue ; Tu vas devant, la regardant venir. Si chaque jour entend crier la roue, Une harmonie embrasse l’avenir. Ainsi les ans, Poète, te consolent, Et tes chansons encore une fois volent, Derniers essaims ; non plus du lourd frelon Purgeant leur ruche à force d’aiguillon, Non plus épris du sein pâmé des roses, Des vins chantans dont tu savais les doses, Des trois couleurs du siècle adolescent : L’esprit d’un siècle a ses métempsycoses, Cher Béranger, ta sagesse y consent. Mais les chansons cette fois réunies, Vierges essaims, paisibles colonies, Loin des lambeaux dans la lutte expirant, Cherchent l’air libre et l’espace plus grand, L’orme sacré de la Cité future, Des horizons, que le dieu d’Épicure Eût ignorés et que t’ouvrit le tien. Telles déjà, selon l’oracle ancien, Au fond d’un bois, les divines abeilles, Gage choisi de clémentes merveilles, Symbole heureux des jours renouvelés, Naissaient aux flancs des taureaux immolés,

Montaient dans l’air… et la grappe enchantée Réjouissait le regard d’Aristée.