Versos French Raoul Ponchon Loin de la joie

French poem

Loin de la joie

by (1848–1937)

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Or, une fois la noce faite, Une fois tus les violons, Remisés les habits de fête, Bijoux trop lourds, manteaux trop longs,

Le Prince aima sa Jouvenette Certainement pendant huit jours ; Mais — tel un air de clarinette — Ça ne peut pas durer toujours.

Il trouva que la bergerette Hors les heures d’effusion Avait une âme trop simplette, Manquait de conversation ;

Et, de même aussi, la nature Qui l’avait un instant distrait, Lui parut sans littérature Par conséquent sans intérêt.

Cependant que sa douce reine Était telle qu’au premier jour, Délicieusement sereine Et toute confite en amour.

Un jour donc, d’humeur plus grognonne, Il lui dit à peu près ceci : « Non, décidément, ma mignonne, « On se rase par trop ici ;

« Certes, c’est charmant la campagne, « Mais quand il pleut, c’est embêtant, « D’ailleurs, il faut que je regagne « Ma capitale où l’on m’attend.

« Aussi, c’est chose décidée, « Demain au plus tard nous partons… « — Eh quoi ! tu pleures ? quelle idée ? — « Fais nos malles, prends tes cartons. » —

Dès arrivés — quelle folie ! — De ce Prince le premier soin Fut de reléguer sa jolie Et douce dame dans un coin

Du palais, parmi des femelles Sans nombre, là pour la servir, Mais qui bien plutôt, les chamelles, S’empressèrent de l’asservir ;

Car, tandis qu’une orde mégère Ôtait à cette pauvre enfant Ses humbles habits de bergère, Une autre, d’un air triomphant,

Lui passait une robe à traîne Où l’or le disputait à l’or Et sur son front de souveraine Faisait ruisseler un trésor.

Puis, on lui farcit la cervelle Pour qu’elle fût à la hauteur De sa situation nouvelle, De maint maeterlincquois auteur ;

On lui fit avaler des proses Écrites — on croit — par Hermès ; Elle eut des docteurs ès névroses Et des professeurs de barrès.

— C’était l’ordre formel du Prince Qu’on l’éduquât à son instar, La trouvant beaucoup trop « province » Pour lui, somme toute, un César !

Il l’avait donc mise en consigne, De la sorte, jusques au jour Qu’elle serait capable et digne De paraître devant sa cour.

« Je suis la très humble servante, Disait-elle — de mon seigneur, Je veux bien devenir savante, Si ça peut faire son bonheur. »

L’amour qui fait tant de miracles En fit un de plus. Elle apprit Tout ce qu’on voulut, sans obstacles ; Elle devint femme d’esprit.

Et même, en moins d’un an bissexte, Elle put lire — oh ! mais très bien — Ibsen et Bjœrnson dans le texte Comme le patois sarceyen…

Si bien qu’un jour, jour d’allégresse ! On vint apprendre au souverain Qui jouait avec la… négresse, Que sa femme était « dans le train ».

Cela le jeta dans l’extase. Il voulut aussitôt la voir, Et dès qu’elle eût dit une phrase Il s’étonna de son savoir.

Dès lors, jour et nuit, lui et elle Avec le même cher émoi, Et l’aide d’une forte échelle Descendaient au sein de leur moi ;

Sans autre soin qui les réclame, Nuit et jour chacun d’eux plongeait Dans ses respectifs états d’âme, À faire envie à P. Bourget ;

Ils mangeaient pour toute cuisine Des bouquins de Schopenhauer, Tout en se piquant de morphine Et se gargarisant d’éther.

Bref, à bout de leur énergie, Ces deux Chinois de paravent Moururent de… psychologie Sans avoir fait le moindre enfant.