French poem
L’Absinthe du Mort
by Raoul Ponchon (1848–1937)
Dieu ! que la France est vaine Auprès de ces pays ! Et je comprends sans peine Qu’on les ait envahis. Les mœurs et les usages Y sont cent fois plus sages Que chez nous, Blancs-Visages, Qu’ils nomment les Oui-ouis.
Là-bas, le mariage Me paraît, dès l’abord, Offrir un avantage, Et que je prise fort : La loi s’y trouvant telle, Que ma femme fidèle Si je meurs avant elle Doit me nourrir encor !
Bien mieux, si la « biture » Est mon léger défaut, Ma seconde nature, Elle doit — il le faut — Bien loin qu’elle sévisse, Mettre tout son office À respecter mon vice Par delà le tombeau.
Chez nous, c’est un calvaire Pour un verre de trop, La femme vocifère, Glapit comme un blaireau ; Elle peste, elle rogne, Vous traite de carogne, D’enfant de la Pologne, Et de fleur de bistro.
Tandis, là-bas — macache Que si je suis nanti D’une épouse malgache, Elle ne m’abrutit. Je puis boire — sans phrase, Et sans qu’elle me rase, Et voyez cette occase ! Même une fois parti !
Je suis donc mort. Ma veuve Inconsolable, au lieu De pleurer comme un fleuve, M’apporte, grâce à Dieu ! De son pas le plus vite, Ma boisson favorite, Qui bien plus me profite Que ses pleurs… Croyez-le !
Ainsi, quand le jour tombe, Je la vois, jeune Hébé, Déposer dans ma tombe Un vieux « Pernod » frappé ; Et je me crois encore, Assis — humble pécore, Que le Néant décore, — À l’ombre d’un café.