French poem
Le Palais de la Volupté
by Saint-Amant (1594–1661)
Icy la mesme symmettrie A mis toute son industrie Pour faire en ce bois escarté Le palais de la Volupté. Jamais le vague dieu de l’onde, Ny celuy des clartez du monde, N’entreprirent rien de plus beau, Quand, sans trident et sans flambeau, D’une volonté mutuelle, Ils mirent en main la truelle, Et sous des habits de maçons, Employerent en cent façons Tous les beaux traits que la nature Admire dans l’architecture, Pour loger ce prince troyen Qui depuis les paya de rien. Arriere ces masses énormes Où s’entre confondent les formes, Où l’ordre n’est point observé, Où l’on ne roit rien d’achevé ; Il n’en est point icy de mesme ; Tout y suit la raison supresme, Et le dessein en chasque part S’y rapporte aux règles de l’art. L’invention en est nouvelle. Et ne vient que d’une cervelle Qui fût tout avec tant de poids, Et prend de tout si bien le chois Qu’elle met en claire évidence, Que sa grandeur et sa prudence Sont aussi dignes, sans mentir, De régner comme debastir. Cet esprit que ma muse adore, Qui de son amitié m’honore Et que j’estime comme un Dieu, A fait ce palais en ce lieu, Où fréquente la solitude, Tant pour la chasse et pour l’estude. Que pour tous tes autres plaisirs Qui s’accordent à ses désirs, La salle grande et somptueuse Autant qu’elle est majestueuse, Se dedie au roy des forests. Au bon Pan, qui dans un marests Vit sa maistresse en vain aimée En fresles roseaux transformée ; De quoy pour chanter son tourment Il fit à l’heure un instrument Qui ne dit mot quand on le toucha Si l’on ne le porte à la bouche, Essayant ainsi d’appaiser Son ardeur par quelque baiser. Là dedans encore on revête, Diane au front doux et sévère, Non pas pour cette chasteté Dont son humeur fait vanité, Quoy qu’avec Hypolite on croye Qu’elle s’en donnoit à cœur joje, Mais parce qu’elle ayme d’amour À chasser en ce beau séjour. Ceux de qui lame et les oreilles Trouvent des douceurs coni pareilles Aux plaisans et confus accors Que font ensemble et chiens et cors Entremeslez de voix humaines, Quand, par les bois ou par les plaines, Ou par les monts ou par les vaux. Et les hommes et les chevaux Poursuivent cerf, chevreuil ou lièvre À qui la peur donne la fièvre, Ceux, dis-je, qui ne craignent point Le plaisir à la peine joint, Tel qu’il l’est en cet exercice Qu’on nomme un aymable caprice, Y sont bien venus en tout temps. Et n’en partent point mal-contens. Le demon des tours de finesse, Qui dès sa plus simple jeunesse Attrappa jadis tous les dieux, Et sur la terre et dans les deux ; L’inventeur du jeu de la chance, Où les trois dez, menans la dance, Taschent, au sortir d’un cornet, À vous mettre une bource au net ; Le patron des maquerellages, Le suborneur des pucellages, Le chef des illustres menteurs, C’est à dire des orateurs, Dont souvent la soûle éloquence Rend les sujets de conséquence ; Mercure, dis-je, aux doux propos, Aux yeux perçans, au corps dispos, Qui par une routte inconnue Vole à son gré dessus la nue, Ailé comme un esmerillon, Préside au premier pavillon. En cet endroit, sans tromperie, Et sur tout sans criaillerie, Peuvent s’esbattre nuict et jour, Gagnans et perdans tour à tour Sous le bon plaisir de fortune, À l’un douce, à l’autre importune, Ceux qui pensent que Paradis, C’est ramener quinze sur dis. Le second, c’est où l’on conserve L’auguste portrait de Minerve, De cette sage deïté, Qui, gardant sa virginité, Est cependant mère Féconde De divers enfans mis au monde, Les uns par les habilles mains Des plus industrieux humains. Les autres en la mesme guise Que l’on chante qu’elle y fut mise, Lorsque son père en accoucha Par le cerveau, qu’on luy trencha ; Ce sont les arts et les sciences, Que, malgré nos impatiences, Autrefois elle nous apprit, Tant du corps comme de l’esprit. Là ceux qui pensent ne point vivre S’ils n’ont le nez dans quelque livre, Messieurs les doctes seulement, Se trouvent en leur élément. Au troisiesme, on voit en sa gloire Celuy qui se plaist tant à boire, Ce dieu de pampre couronné Qui s’enyvra dès qu’il fut né ; Ce fameux prince des crevailles, Ce guerrier de qui les batailles Se donnent en plein cabaret Sous un drappeau blanc et clairet, Ce bon Denis, à qui ma muse Aucun éloge ne refuse, Ny jamais n’en refusera Tant que sa verve durera. Là, tous les honnestes yvrongnes, Aux cœurs sans fard, aux nobles trongnes. Tous les gosiers voluptueux, Tous les desbauchez vertueux, Qui parmy leurs propos de table Joignent l’utile au délectable, Sont receus et traitiez aussi Comme des enfans sans soucy. Et pour le dernier où se trouvent Mille tableaux qui nous esmeuvent À faire ce crime innocent À quoy la nature consent, C’est à la cause des pensées D’où naissent toutes les ar***. C’est à celle qui sur les flots, Le divin germe estant esclos, Vogua dans un berceau de nacre, C’est à Venus qu’il se consacra, À Venus, qui s’apprit deslors Dans la mer au bransle du corps, Qu’elle exerça depuis sur terre, Menant une si rude guerre Aux plus vigoureux bra***, Que jusques à celuy de Mars, Il luy falut rendre les armes, Et recourir cent fois aux larmes Pour quelque treve en obtenir, Puis qu’il ne pouvoit la finir. Là, ceux que Priape convie Au plus cher plaisir de la vie, Où l’on espreuve un doux trespas, Encore qu’on ne meure pas, Trouvent, sans prendre cette peine Qui souvent en amour est vaine, Dequoy saouler leurs appétits, Autant les grands que les petits. — Que ces empaleurs de Gomorre, Ces bon*** que mon cœur abhorre. Ces infâmes pescheurs d’est***. Ces soldats lasches et poltrons, Qui, denuez de toute audace, N’osent assaillir qu’une place Qui, sans tour et sans parapet, Ne se deffend qu’à coups de pet ; Que ces tentes extravagantes, Ces fous aux humeurs arrogantes, Qui sans révérence des Dieux Se plaisent a morguer les doux, Pestans avec mille blasphèmes Contre tout, voire contr’eux mesmes Seulement pour estre compris Au nombre de nos forts esprits ; Que ces misérables avares À leur endroit mesme barbares, Qui bien moins hommes qu’animaux Se donnent tous les jours les maux Que dans les biens dont ils se privent Ils craignent qui ne leur arrivent, Et se laissent mourir de faim De peur de n’avoir plus de pain ; Que ces mines de secrétaires, Ces graves discoureurs d’affaires, Qui, sans adveu du potentat, Trenchent des ministres d’estat ; Que ces vieilles rattes-pourries, Ces âmes qui ne sont nourries Que d’un chagrin contredisant À tout ce qu’on fait de plaisant ; Que les ennemis des sciences, Que les perfides consciences, Que les yvrongnes querelleux, Ny les ignorans scrupuleux, Ne viennent point, pour nos supplices Troubler en ce lieu les délices Que l’on y gouste tous les jours ; Bref, pour accomplir ce discours, Que le petit noble rustique Avec son habit à l’antique, Son corps mal fait, son sot maintien, Et son ridicule entretien, Ne se présente en nulle sorte À cette vénérable porte, Qu’il ferait sauter hors des gonds, S’il ne veut que par mille bonds On luy fasse dans une berne Dancer la volte à la moderne, Ou que, pour avoir trop vescu, Cent coups d’espingle dans le cu Luy soyent octroyez par des pages Plus mes chants que des chats sauvages, Ou qu’en fin les plus torts valets Aillent luy donner le relais.